Comment les associations féministes jugent-elles les programmes et le bilan des candidats à la présidentielle ? Qui est le candidat le plus "féministe" selon elles ? Trois assos féministes répondent.

Pour Mashable FR, trois associations féministes ont noté les onze prétendants à la fonction suprême, avec des + et des -, sur cinq niveaux, tout en détaillant leurs votes par un texte. Ces trois associations sont de type "généralistes" : elles ne sont pas focalisées sur une question particulière, comme peuvent l'être le Mouvement du nid qui milite pour l’abolition de la prostitution, ou le Collectif pour le respect de la personne, anti-GPA. Il s’agit d’Osez le féminisme (OLF), du Collectif national pour les droits des femmes (CNDF) et des Glorieuses.

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Nous avons demandé à ces trois associations de noter les 11 candidats, mais aucune d’entre elle n’a noté Jacques Cheminade. François Asselineau et Jean Lassalle ont été notés que par une association chacun seulement. Philippe Poutou n’a été noté que par deux associations. Tous les autres ont été notés par les trois associations, ce pourquoi ils ont pu être pris en compte dans notre palmarès ci-dessous, qui ne prend donc en compte que Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon, Nathalie Arthaud, Emmanuel Macron, François Fillon, Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen.

(Le détail des notes est disponible en bas de page et sur ce document partagé)


Quelques mots sur les trois associations qui ont noté les candidats

Osez le féminisme est peut-être la plus connue d’entre elles. C’est une structure née en 2009 qui a pignon sur rue et bénéficie de subventions de l’État. L’une de ses fondatrices (et porte-parole jusqu’en 2011), Caroline de Haas, a milité au sein du PS et fréquenté un temps le cabinet de l’ex-ministre des droits des femmes, Najat Vallaud Belkacem, ce pourquoi l’association a été dite "proche du PS". L’association est aujourd’hui portée par de jeunes militantes qui ont fait leurs armes dans les années 2000, et son positionnement est proche de la gauche réformiste.

Plus ancienne, le CNDF est une association créée en 1996 qui regroupe des associations, syndicats et partis politiques de gauche et d'extrême gauche. Elle défend un féminisme "lutte de classes". Sa porte-parole, Suzy Rojtman, écrit régulièrement dans le journal proche du parti communiste, L’Humanité. Née en 1953, elle fait partie de cette génération de féministes dites de la “seconde vague”, qui avaient 20 ans dans les années 1970.

Dernières nées des associations féministes, Les Glorieuses se sont fait connaître en 2016 avec leur action #7novembre16h34, qui incitait les femmes à quitter le travail plus tôt ce jour-là, pour protester contre les inégalités salariales. L’association a été fondée par Rebecca Amsellem, docteure qui s’efforce de paraître apolitique, et qu’on aura eu du mal à convaincre de noter les candidats... Et par Alix Heuer, qui a créé sa boite de com’ digitale. Leur newsletter utilise un "ton léger" et des méthodes de com’ très rôdées, si bien qu’on a pu les classer dans la catégorie "féminisme bourgeois".


Les candidats les plus "féministes" : Hamon, Mélenchon et Arthaud

Les trois candidats qui obtiennent les meilleures notes de nos trois associations féministes sont d’abord Benoît Hamon (25 points positifs au total, deux négatifs), Jean-Luc-Mélenchon (23 points positifs, quatre négatifs) et Nathalie Arthaud (15 points positifs, 5 points négatifs).

Le candidat socialiste Benoît Hamon, qui arrive au top de notre podium, est salué par Osez le féminisme pour ses mesures concernant les centres de planning familiaux, l’abrogation de la loi travail, jugée néfaste pour les femmes, la revalorisation des minima sociaux ou la promesse d’amendes renforcées en cas de manquement à la parité en politique. Au global, l’association juge que le programme "prend la question de l’égalité femmes-hommes de manière transverse, dans toutes ses ramifications", mais émet un bémol : "Reste à voir les moyens concrets." Le Collectif national pour les droits des femmes se réjouit aussi de mesures qui auront "un effet positif sur la situation des femmes", en citant notamment l’augmentation du Smic, la réduction du temps de travail ou le "service public de la petite enfance" que le candidat veut créer, mais craint que "le revenu universel ne se transforme en salaire maternel pour les femmes". Les Glorieuses observent que l’ancien ministre de l’Éducation nationale a supprimé les "ABCD de l’égalité", un outil pédagogique de promotion de l’égalité hommes-femmes, mais lui décernent une bonne note au chapitre "représentation politique" pour avoir entre autres mentionné à plusieurs reprises le principe de parité dans sa loi du 31 juillet 2014.

Médaille d’argent pour Jean-Luc Mélenchon. Pour OLF, son programme "défend" clairement l’égalité et les droits des femmes, même si "certaines mesures restent à étoffer ou expliquer davantage". L’association cite en exemple les 500 000 places en crèche promises, la "parité y compris dans les postes régaliens", ou en économie un plan complet pour l’égalité professionnelle entre hommes et femmes. Le CNDF estime aussi que "le programme économique de Mélenchon améliorera clairement la situation des femmes". Mélenchon écope en revanche de votes négatifs de la part des Glorieuses, pour s’être abstenu, avoir été absent ou avoir voté contre un certain nombre de dispositions en faveur de l’égalité femmes-hommes (voir note en bas de page).

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Nathalie Arthaud.
Getty images

La surprise vient de la candidat Nathalie Arthaud, moins connue du grand public, qui récolte quand même 15 votes positifs. Pas forcément parce qu’elle accorde une énorme attention à l’égalité femmes-hommes, mais parce que nombre de ses mesures visent à lutter contre la précarisation, qui touche d’abord les femmes. "Mécaniquement, les femmes pourraient bénéficier des mesures proposées sur le plan économique, mais il n’y a pas d’analyse des violences systémiques contre les femmes dans ce programme (temps partiel subi, etc.)", écrit OLF. "Le programme de Nathalie Arthaud est un programme très clairement anti-capitaliste, pas détaillé, et qui aborde assez peu les droits des femmes. Il est implicite que si la situation de tous les travailleurs est améliorée, celle des travailleuses le sera aussi. Ce qui n'est pas faux dans une certaine mesure mais on aurait vraiment aimé que les droits des femmes soient beaucoup plus abordés", critique aussi le CNDF.

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Emmanuel Macron.
Florian Gaertner/Photothek via Getty Images

"Peut mieux faire" pour Macron

Dans la catégorie "peut mieux faire", une catégorie un peu médiane pour les élèves qui ont tout juste la moyenne, on trouve essentiellement Emmanuel Macron, qui récolte presque autant de votes positifs (7) que de votes négatifs (9). OLF et le CNDF sont unanimes pour souligner les nombreux points d’interrogations et l’absence de propositions concrètes du programme. OLF salue la "défense du droit à l’IVG" mais se demande "comment" le candidat compte la mettre en place. Sa proposition d’individualiser l'impôt sur le revenu, une demande de longue date des associations féministes, est jugée "trop vague, pas assez contraignante", car elle n’y est inscrite que comme "possibilité".

Les deux associations sont sceptiques quant aux mesures économiques du candidat. "Macron a été l’architecte de la politique économique de Hollande et a contribué à détricoter les acquis sociaux, dont l’égalité professionnelle. Grande méfiance, donc", écrit OLF. "Les mesures qu'il préconise en économie, type la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires, n'amélioreront pas la situation des femmes. Pour faire progresser l'égalité salariale, il se borne à publier le nom des entreprises qui ne la respectent pas. Cela scandalisera un ou deux jours et puis on oubliera...", proteste le CNDF.

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Les bonnets d’âne du féminisme : Dupont-Aignan, Fillon, Le Pen

François Fillon, Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen décrochent, dans l’ordre, la cinquième, sixième et septième place de ce palmarès des associations féministes.

François Fillon fait un peu moins mal que ses deux collègues de droite et d’extrême-droite, avec deux votes positifs pour 22 votes négatifs, obtenues grâce aux voix des Glorieuses, qui font remarquer que l’ancien Premier ministre a intégré à plusieurs de ses lois des dispositions concernant l’égalité professionnelle (articles 1, 3 et 14 de la réforme des retraites notamment). Le CNDF brocarde le programme économique de Fillon, dont le "programme libéral" selon l’association "continuera à détériorer la situation des femmes, même s'il prône des petites mesures contre les violences faites aux femmes ou en faveur de la monoparentalité". OLF est sur la même ligne, reconnaissant "un certain nombre de propositions pour les mères isolées" mais "en parallèle, une politique économique ultralibérale qui pénaliserait nécessairement les femmes", dit l’association, qui cite pêle-mêle la suppression des 35 heures, de l’aide médicale d’Etat ou la retraite à 65 ans. L’association dénonce une "vision traditionnaliste de la famille" et une "idéologie très conservatrice".

Avec un seul vote positif, Nicolas Dupont-Aignan arrive avant-dernier. C’est OLF qui lui accorde cet unique sésame, pour avoir proposé une augmentation des places en crèche et la création de structures d’accueil pour femmes victimes de violences, sans toutefois les assortir de lignes budgétaires concrètes.

Marine Le Pen cible depuis quelques mois le vote des femmes. Pour autant, la présidente du Front national n’a décroché aucun suffrage du côté de nos trois associations féministes, unanimes sur cette candidate. C’est dans le domaine de la santé qu'elle réalise son moins mauvais "score", pour avoir voté notamment une résolution contre la discrimination de genre dans les systèmes de santé (résolution sujette à caution tout de même, puisque à l’époque un grand nombre de députés de gauche s’étaient abstenus de la voter, voir notre note plus bas).

La candidate est très critiquée par OLF, qui relève entre autres que le FN s’oppose à la parité en politique et veut supprimer les subventions aux associations féministes. OLF regrette aussi qu’il n’y ait aucune proposition sur les places en crèche dans le programme du FN, "sauf pour évoquer Babylou (une crèche où une employée a été licenciée pour avoir porté le foulard, ndlr) et montrer du doigt les musulmans". "(Il s’agit d’un) programme complètement rétrograde et dangereux pour les droits des femmes. Les mesures les plus polémiques ont disparu et tout est édulcoré, mais le vieux fonds rance et anti-femmes est bien là", épingle OLF. "Avec Marine Le Pen, on entre dans la démagogie totale concernant les droits des femmes et toutes les mesures d'ailleurs. Elle s'est autoproclamée défenseure des droits des femmes pour conquérir l'électorat féminin mais compte améliorer la situation des femmes (françaises uniquement !) par la magie du verbe : aucune mesure concrète n'est proposée", complète le CNDF.

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Petite précision sur la méthodologie

Les trois associations ont utilisé des méthodes différentes pour noter les candidats. Alors qu’OLF et le CNDF ont regardé le programme, les déclarations et le bilan des candidats, Les Glorieuses se sont concentrées sur ce qui avait été réalisé par les candidats au cours de leur mandat ou fonction concernant les droits des femmes. Elles ont mis des “moins” quand il a voté contre un texte, et des “plus” quand il a voté pour.

Cette méthode a de sérieuses limites : elle ne prend pas en compte les raisons d’un vote positif ou négatif. Ainsi un candidat peut avoir voté contre une loi parce qu’il estimait qu’elle n’allait pas assez loin, donc pour faire avancer la cause des femmes...

À l’inverse, Marine Le Pen a voté une résolution sur la santé et les droits sexuels et génésiques des femmes, mais ce n’est pas pour des raisons féministes, si l’on regarde dans le détail. La motion qu’elle a adoptée en décembre 2013 est en fait un amendement invalidant le rapport de l’eurodéputée Edite Estrela, qui prévoyait de reconnaître dans toute l’Union européenne le droit à la contraception et à l’avortement. Il était pour cela fortement attaqué par les mouvements catholiques en France, comme Alliance Vita. La résolution votée par Marine Le Pen, adoptée à la suite d’une erreur de traduction, amoindrit le texte de la rapporteuse en affirmant que les droits sexuels "relèvent de la compétence des États membres".

Cette méthodologie a fait baisser la note de Jean-Luc Mélenchon, qui se voit attribuer un grand nombre de votes négatifs pour n’avoir pas accordé son suffrage à certains textes. Si on prend en compte uniquement les votes du CNDF et d’OLF, Mélenchon dépasse très légèrement Benoît Hamon, avec 22 votes positifs contre 21.

Enfin il faut préciser qu’OLF et le CNDF ont regardé l’ensemble du programme, et pas simplement les mesures explicitement destinées aux femmes. Comme l’explique le CNDF : "Il n'est pas possible d'analyser un programme politique à l'aune des droits des femmes sans prendre en compte la globalité des politiques prônées. Par exemple, on sait que porter l'âge de la retraite à 65 ans, comme le prône François Fillon, aura une conséquence évidente sur les femmes. Ou supprimer 500 000 ou 120 000 postes de fonctionnaires comme le souhaitent le même Fillon ou Macron. Il faut restituer l'ensemble des mesures dans leur cohérence", plaide l’association.


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