Pour booster la créativité des employés, les entreprises ont compris qu'un temps dédié et des mécanismes aménagés devaient être mis en place.

DUBLIN, Irlande. – "Le géant Uber ne possède même pas de voiture et la plateforme Airbnb n'a aucune maison. Et pourtant, leur empire est basé sur un concept très innovant : celui de connecter l'offre et la demande ensemble", lance Kevin Mako, entrepreneur canadien invité sur la scène du Dublin Tech Summit en avril dernier pour un talk sur le pouvoir de l'innovation. Qu'on la juge brillante ou complètement cynique, l'idée de créer de la plus-value à la sueur de "travailleurs indépendants mais dépendants d'une entreprise coordinatrice" est inédite dans notre histoire contemporaine. Elle est ce que l'on appelle une idée "innovante".

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Ah, l'innovation... Ce principe d'abord plutôt associé à l'esprit start-up est en train de devenir le nouveau mot-clé de l'économie toute entière. Améliorer, amender, conceptualiser, innover... sont autant d'objectifs qu'on imagine tous les jours fleurir dans de nouveaux documents Powerpoint. D'accord, mais comment innove-t-on au juste ? Se réveille-t-on un beau matin avec un nouveau concept en tête ? A-t-on tout à coup au milieu de la journée une fulgurance, une illumination ? Selon Kevin Mako, dont le métier est de conseiller les jeunes entreprises à se développer, il faut rompre avec l'image romantique de la créativité. "Les bonnes idées ne tombent pas du ciel. Pour innover, il faut s'aménager expressément du temps dédié à cela", explique-t-il. Au sein d'une entreprise par exemple, "il est difficile de penser hors des clous lorsqu'on a la tête dans le guidon", poursuit-il. 

Culture d'innovation

Conscients de cela, un certain nombre d'employeurs incorporent dans le temps de travail de leurs employés des moments de recherche. C'est notamment le cas de Google, qui propose à ses ingénieurs une journée libre par semaine afin de plancher sur des projets annexes. Eric Schmidt, qui a été PDG de la firme de Mountain View jusqu'en 2011, voulait que l'innovation soit indissociable de la culture d'entreprise. Dans cette optique, les salariés sont encouragés à être des intrapreneurs, autrement dit des employés incubés dans leur propre boîte. Jusqu'à éventuellement bénéficier d'un accompagnement par "Google Ventures", le fond d'investissement du géant), qui agit alors comme un business angel ou un investisseur en capital risque.

Pour Jordan P. Evans, ingénieur de la NASA intervenu également sur la scène du Dublin Tech Summit, l'innovation tient à l'ouverture du champ des possibles. Dans la conquête de Mars par exemple, le spécialiste en systèmes mécaniques estime que le succès dépend de plusieurs aptitudes. "D'abord, il faut une curiosité intellectuelle, autrement dit la capacité à apprendre et voir de nouvelles choses. Ensuite, arrive la nécessité de dézoomer pour voir les choses en grand puis zoomer à nouveau pour s'attarder sur les détails. Mais il est aussi primordial de savoir communiquer avec son équipe, valoriser les talents de chacun", développe-t-il. Il ajoute : "Pour innover, il est important d'assumer les incertitudes, diversifier les aptitudes techniques des uns et des autres, s'attendre au mieux mais aussi se préparer au pire, ne pas se précipiter, mais aussi faire preuve d'un brin d'arrogance".

Afin d'encourager ces qualités, les entreprises peuvent mettre en place différents leviers organisationnels : par exemple, Sony a lancé une plateforme de crowdsourcing nommée First Flight auprès de ses employés afin de recueillir de nouvelles idées. C'est notamment comme cela qu'est née la FES Watch, une montre commercialisée depuis novembre 2015 et qui peut changer d'apparence en un seul clic. La plateforme de suggestions est également une idée de British Airways afin d'améliorer sa compétitivité. C'est notamment grâce à la proposition d'un employé que l'entreprise réalise aujourd'hui des économies de 800 000 euros annuels : celui-ci avait estimé qu'on pourrait réduire le poids des avions en détartrant simplement les tuyaux des sanitaires régulièrement.

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Harvey Meston/Archive Photos/Getty Images

Au commencement, le brainstorming

Sans véritable stratégie d'innovation, les entreprises ne parviennent généralement à concrétiser qu'un projet sur 9 (contre un projet sur 4 lorsqu'une méthodologie d'innovation existe) selon une enquête du PDMA. Devant ce genre de statistiques, les formations à la créativité et à l’innovation rencontrent un succès criant. Parfois, ce sont des experts qui sont mandatés pour se charger de l'innovation en entreprise, notamment en tant que responsables R&D, chef de projet de développement de produits nouveaux, ou encore responsables innovation. En effet, 36 % des entreprises européennes ont nommé un responsable innovation, selon le rapport INSEAD réalisé sur 200 cadres dirigeants dans des secteurs publics et privés en Europe. Mais l'innovation n'est pas uniquement une place dans l'organigramme puisqu'elle s'invite également "dans le quotidien et dans les différents rouages des entreprises, à l’échelon local, pour développer de nouvelles méthodes de travail, fluidifier les organisations, améliorer les relations interprofessionnelles", comme l'indique le site de Cegos, site de formation professionnelle continue.

La créativité et l'innovation ne sont pas exactement la même chose. D'un côté, la créativité est la capacité d'un individu à imaginer ; de l'autre, l'innovation est l'aptitude des uns et des autres à être créatifs ensemble. Selon le manuel d'Oslo, principale source internationale de principes directeurs en matière d'innovation dans l'industrie, l’innovation est "la mise en œuvre d’un produit (bien ou service), d’un processus nouveau ou sensiblement amélioré, d’une nouvelle méthode de commercialisation ou d’une nouvelle méthode organisationnelle dans les pratiques de l’entreprise, l’organisation du lieu de travail ou les relations extérieures." Aussi, innover suppose mettre en forme au préalable des façons de faire afin de transformer une idée au brouillon en succès. 

Cette approche s'appelle le design thinking, autrement dit l'attention portée aux méthodes d'accouchement de projet. On parle également de co-créativité ; un principe de management de l'innovation élaboré dans les années 1980 par Rolf Faste sur la base des travaux de Robert McKim. Car si l'innovation en entreprise est aujourd'hui pensée comme une dynamique contemporaine, il faut rappeler que dès les années 1950, le publicitaire américain Alex Osborn mettait déjà au point la fameuse technique du brainstorming, autrement dit l'arrivée de la pensée créative dans le milieu de l'entreprise.

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