Casper Klynge, ambassadeur de la tech dans la Silicon Valley, revient avec Mashable sur son rôle auprès des géants du numérique.

Casper Klynge n’est pas un diplomate conventionnel. Depuis sa prise de fonction en novembre 2017, le premier ambassadeur dédié à la technologie du Danemark, et en réalité du monde, a dû revoir de fond en comble le manuel du parfait diplomate pour mener à bien sa mission.

VOIR AUSSI : Pourquoi le numérique européen doit tout miser sur l’impact social

Le rôle d’ambassadeur de la tech a été créé par le pays scandinave en réaction à deux tendances. La première, c’est évidemment que la technologie change nos sociétés, qu’elle est désormais une force motrice de notre monde – il suffit de regarder les scandales liés à Trump et la Russie ou Cambridge Analytica pour s'en rendre compte. La seconde, c’est qu’un petit nombre d’entreprises de la tech ont pris les rênes, voire même la tutelle, de ces changements, à l’instar de Facebook.

danemark1.jpg
Manifestation contre Facebook lors du 1er avril 2018 à New York.
GETTY IMAGES/STEPHANIE KEITH

"Nous revenons aux racines de la diplomatie", explique Casper Klynge à Mashable. Selon lui, il s’agit de "faire valoir les intérêts nationaux et d’essayer d’influencer l’orientation des changements à l’échelle globale". Pour mener à bien ce mandat peu habituel, Casper Klynge a quitté son poste d’ambassadeur danois en Indonésie et s’est installé dans la Silicon Valley avec l’idée de mettre la "techplomatie" aux centres des débats mondiaux.

De nouvelles règles pour limiter les pouvoirs des géants de la tech

Au premier regard, le rôle d’ambassadeur de la tech semble être plus celui d’un attaché de presse que celui d’un homme politique. Parce que son rôle est encore expérimental, certains se demandent si le boulot de Casper Klynge n’est pas surtout de faire "copain-copain" avec les géants de la tech pour arriver à faire du lobbyisme pour le gouvernement danois. Une relation qui ne serait pas vraiment fondée sur un pied d’égalité, en somme.

Mais étant donné le scandale qui secoue Facebook et Cambridge Analytica – qui implique potentiellement le siphonnage des données de 87 millions de personnes –, Casper Klynge arrive peu à peu à légitimer sa position, affirmant de façon intransigeante que son poste n’a pas été créé que pour faire joli. En tant qu’ambassadeur de la tech, il doit repenser la relation entre le secteur privé et le secteur public dans cette arène économique mondiale qui ressemble plus au Far West qu’à la Guerre froide.

"Pour nommer un ambassadeur de la tech, le calendrier n’aurait pas pu être meilleur pour le ministère des Affaires étrangères danois", explique à nouveau Casper Klynge. "Les récents développements de l’affaire Cambridge Analytica et Facebook, c’est la confirmation que nous avons besoin d’une diplomatie de la tech. Nous avons besoin d’un dialogue direct avec ces entreprises".

Deux des aspects les plus importants de ce dialogue sont la régulation et l’application d’une véritable éthique des données. Après six mois en poste, le diplomate et son équipe estiment que l’un des principaux problèmes vis-à-vis de ces objectifs, c’est que personne, à l’échelle mondiale, n’est prêt à proposer de nouveaux standards, de nouvelles règles éthiques sur les limites de la technologie et des entreprises de la tech. Personne n’est prêt à "payer l’addition" en se mettant face à ces entreprises pour leur imposer certaines choses.

L'Europe, un moteur pour la régulation

C’est pourtant ce que cherche à faire le Danemark et, dans une plus large mesure, l’Union européenne. En réalité, la "techplomatie" est l’un des nouveaux piliers de la politique étrangère du Danemark, avec le Brexit, l’Arctique, les migrations et le terrorisme.

"Quand nous rencontrons des grandes entreprises de la tech dans la Silicon Valley ou ailleurs, comme en Europe ou en Asie, nous entendons beaucoup de critiques à propos de l’Union européenne et de ses règles de protection de la vie privée. Mais quand nous demandons : ‘Quelle est votre réaction vis-à-vis de ces règles ?’, on nous répond toujours la même chose : ‘Nous allons les appliquer’".

Selon lui, il y a une conception erronée très profondément ancrée dans les esprits du monde de la tech. Celle que "toutes ces entreprises veulent profiter des vides juridiques dès qu’elles le peuvent et où elles le peuvent", affirme encore Casper Klynge à Mashable. "Beaucoup d’entreprises sont, assez désespérément, en recherche de partenaires représentant des États ou des régions afin de définir ensemble la bonne manière d’utiliser les technologies".

"Ces entreprises commencent à réaliser qu’elles ne peuvent pas continuer à réguler seules"

C'est pourquoi son rôle et sa présence au sein de la Silicon Valley font sens, selon lui. C’est aussi pour cela que les nouvelles règlementations européennes sur la protection des données, le RGPD, vont faire de l’Europe le leader dans la conception de ce que sera la technologie de demain. "L’Union européenne est, en somme, en train de mettre en place les standards globaux dans l’écosystème de la tech, d’une manière très fondamentale", explique le diplomate.

"C’est la raison pour laquelle vous voyez des entreprises comme Microsoft proposer d’organiser des conventions de Genève du numérique – ces entreprises commencent à réaliser qu’elles ne peuvent pas continuer à réguler seules face à certains problèmes", explique-t-il à Mashable. Lui et son équipe considèrent que cet effort de régulation politique est un prérequis à un dialogue serein, pour chacune des parties.

À l’échelle de la politique européenne, le Danemark peut apparaître comme un État avec relativement peu d’influence, en comparaison de l’Allemagne ou de la France – qui a également nommé un ambassadeur pour le numérique, David Martinon, qui reste en France pour le moment. Mais dans un monde où l’autorité des États est contrebalancée par des facteurs numériques transnationaux, le volontarisme du Danemark pourrait aider à faire bouger les lignes et ouvrir la voie à un nouveau genre de diplomatie. Pour le moment, l'équipe de Casper Klynge compte seize personnes avec un seul bureau, dans la Silicon Valley. Mais, après seulement six mois en poste, il envisage fortement de créer un bureau en Afrique et peut-être en Asie, à Pékin.

– Adapté par Benjamin Bruel. Retrouvez la version originale sur Mashable.

Quelque chose à ajouter ? Dites-le en commentaire.