Bitcoin, paiement mobile, carte bleue sans contact… L'heure est à la dématérialisation de l'argent.

CANNES. – On dit que l'argent n'a pas d'odeur. Bientôt, il n'aura peut-être plus de matière non plus. L'hyperconnectivité des citoyens et les sauts de géant en matière de nouvelles technologies semblent avoir considérablement changé la donne monétaire. Se pourrait-il un jour que la pièce de 2 euros soit aux yeux de nos générations futures un objet aussi vintage que le jeu de l'osselet pour nous ?

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Depuis toujours, c'est sa forme tangible qui fait de l'argent un objet rassurant. Sous le matelas ou au fond de nos poches, quand on le possède, on le possède réellement : il n'est pas stocké quelque part et ne demande pas à être converti. La liquidité fait exister physiquement nos devises. C'est aussi une symbolique forte pour un pays, un élément de son identité. Mais la généralisation du paiement sans contact, l'utilisation de nos téléphones mobiles comme moyen de transaction ou encore l'essor des crypto-monnaies dessinent une nouvelle ligne d'horizon : celle de la dématérialisation de l'argent.

"La technologie a toujours fait partie des moyens de paiement", rappelle Régis Folbaum, directeur des paiements de La Banque Postale sur la scène de Trustech, un évènement international qui réunissait à Cannes, du 28 au 30 novembre, les acteurs du paiement et de l'identification.

"Ce qui est nouveau en revanche, c'est l'irruption de la data, des bots, de l'intelligence artificielle et de la biométrie", poursuit l'ancien PDG de MasterCard, pour qui il est plus juste de parler d'accélération technologique. Cette dernière va-t-elle condamner les formes plus traditionnelles de monnaie, comme par exemple la monnaie fiducaire, dont les pièces et les billets de banque se caractérisent par le fait que leur valeur est déterminée par la confiance accordée par ses utilisateurs ?

Une technologie en chasse toujours une autre

Les chèques et les billets de banque appartiennent à une époque où la mécanographie avait amené son lot d'ateliers et de main d'œuvre formée. Par la suite, la démocratisation de l'informatique, notamment en comptabilité, a accéléré le traitement des données bancaires. Les chèques nous ont alors semblé moins efficaces que les virements.

"2 000 euros, c'est ce que les Français retirent en moyenne annuelle"

Dans tous les cas, ce n'est jamais la technologique qui impose un nouveau moyen de paiement, c'est le nouveau moyen de paiement qui arrive à se faire adopter par le plus grand nombre, explique Pascal Ordonneau, ancien dirigeant de la banque HSBC, qui fait remarquer que l'argent n'existerait pas sans confiance et croyance de ceux qui l'utilisent.

Aussi, quand on observe le succès actuel des transactions en ligne, on s'aperçoit que c'est avant tout la praticité qui a séduit les clients. Il y a encore quelques années, on s'avançait de l'argent puis se remboursait en liquide pour l'achat d'un cadeau d'anniversaire commun. Aujourd'hui, les cagnottes en ligne ont le monopole des évènements à célébrer. Mais alors, quelle place l'argent liquide a-t-il encore dans vies ? 

La carte bleue, support matériel d'une monnaie dématérialisée

Pour les clients, le tout-numérique a bien sûr ses avantages. La carte de crédit sans contact permet aujourd'hui de régler jusqu'à un plafond de 30 euros sans composer de code. À côté de cela, un nombre croissant de commerces accepte la carte bleue avec un montant minimum de seulement 1 euro. Même le distributeur de boissons Selecta a doté ses machines de terminaux à paiement sans contact, dans les gares et les stations-service présentes sur les autoroutes. 

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Dmitry Serebryakov\TASS via Getty Images

"La tendance de fond va même plus loin encore", explique Guillaume Labendzki, directeur marketing chez Fime. "L'heure est à une dématérialisation telle que même la matérialité d'une carte bleue est dépassée", poursuit-il, en mettant en avant que désormais c'est bien le paiement mobile qui est promis à des jours heureux. Apple Pay en est un bon exemple : dégainer son iPhone peut permettre de régler des achats de moins de 20 euros.

E-commerce partout, monnaie liquide nulle part

En plus de ces moyens dématérialisés de payer dans des enseignes physiques, il faut aussi parler du e-commerce, qui accentue encore la donne. Billets de train, habillement, alimentaire, culture, services à la personne : tout s'achète en ligne en deux ou trois clics. Caroline Thelier, directrice commerciale de PaylPal, rapporte que son entreprise gère 5 milliards de transactions par an et qu'un tiers de ceux-ci se fait désormais sur mobile.

"Un tiers des transactions PayPal se fait sur mobile"

En moyenne, les Français dépenseraient 2 000 euros sur Internet, selon les chiffres de la Fevad, la fédération professionnelle de l'e-commerce. Un virage qu'ont voulu également soutenir les créations d'assistants virtuels ("chatbots") et leur sophistication. Prochain enjeu du secteur : la démocratisation des assistants intelligents, autrement dit "le seul moyen de créer une expérience client en ligne aussi proche d’une expérience client en magasin et qui sera dans un avenir proche, le point différenciant de tout acteur de la vente en ligne voulant maximiser son chiffre d’affaire", selon Jonathan Stock, fondateur de PlayBots.

Pendant ce temps-là, même les fabricants d'objets connectés sont en train de réfléchir à simplifier la relation acheteurs-prestataires en travaillant sur des montres et autres accessoires capables de payer. Cette tendance s'est massivement observée dans les festivals de musique l'été dernier, nombreux à proposer un bracelet crédité à l'avance sur Internet pour simplifier l'achat de bières durant les concerts, comme le racontait très bien cette enquête de Télérama qui parle du cashless comme d'un bon filon pour renflouer les caisses des organisateurs. Le succès de Aeklys, la bague connectée d'Icare Technologies, la start-up corse qui a gagné un "SESAME Award" à Trustech, confirme cette tendance. 

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Lancée en 2016, la bague connectée propose un système d’identification personnel sans contact et sécurisé.
Icare Technologies

Toujours sur le salon Trustech, Mashable FR a pu découvrir d'autres innovations allant dans le sens de la sécurisation des paiements, parmi lesquelles Protecard, l'étui de porte-carte sécurisé et géolocalisé ; Zwipe, la carte bleue biométrique ou encore Advanced Track and Trace, spécialiste français des solutions de traçabilité sécurisée et d'authentification.

Des économies pour la zone européenne

Le changement de paradigme est donc déjà là : aujourd'hui, seul un paiement sur deux s'effectue encore en argent liquide – un chiffre que les experts prévoient de voir chuter à 20 % en 2020. Une situation qui siérait bien à deux acteurs : l'État et les banques. Pour le premier, l'argent liquide est encore source de problèmes de fraude fiscale. Pour les seconds, il représente un véritable coût de fonctionnement, entre la manutention et les distributeurs de billets.

Mettre un pays sur le chemin de la fin de l'argent liquide ? L'idée a déjà été initiée par quelques gouvernements. Au Danemark par exemple, une loi adoptée en 2015 autorise les commerçants à refuser les paiements en espèce. Même état d'esprit chez le voisin suédois, dont la Banque centrale nationale s'est octroyée deux ans pour réfléchir aux modalités d'une monnaie numérique, l'e-couronne".

Les avantages sont bien connus des acteurs du dossier : moins de monnaie liquide, c'est moins de dépenses liées aux infrastructures telles que le transport de l'argent et sa sécurisation face aux braquages.

Nouvelle traçabilité et libertés numériques

"Quoi de plus anonyme qu'une liasse de billets ?", se dit l'économie souterraine. La dématérialisation de l'argent aurait en effet pour conséquence de mieux tracer les dépenses de chacun. En effet, les paiements électroniques, comme tout échange électronique, peuvent laisser des traces. Si demain nous payons tous nos achats ainsi, un coup d'œil à nos relevés bancaires suffirait à comprendre les différents postes de dépenses de notre budget.

"Le tout-dématérialisé est-il un horizon souhaitable ?"

Surtout, argent liquide ou pas, le marché noir est résilient et sait toujours retomber sur ses pattes, comme le montre l'augmentation de la cybercriminalité. En tant que citoyen, peut-on aveuglément faire confiance aux applications mobiles de paiement ? Toujours sur la scène de Trustech, Stefane Mouille, président d'Eurosmart, l'assure : "Pour protéger, il faut savoir attaquer". Et le spécialiste de la sécurité numérique d'expliquer que les applications de téléphonie sans contact (NFC) travaillent continuellement sur la question des risques de hack. Un problème que les crypto-monnaies, telles l'ethereum et le bitcoin, connaissent moins, à condition d'être stockées sur des portefeuilles sécurisés. Sur ce point, un matériel dédié au bitcoin (avec une clé que vous seul possédez) présente moins de risques qu'un portefeuille en ligne (si celui-ci se fait pirater, vous risquez de perdre votre argent).

Même immensément pratique, le tout-dématérialisé est-il réellement un horizon souhaitable ? Une étude de la BCE de 2011 indiquait par exemple que pour les consommateurs attachés à l'argent liquide, il était évident que le cash avait la vertu de permettre à ses détenteurs d'avoir un œil direct sur l'argent dépensé. Si vous retirez un billet de 20 euros un matin et qu'il ne vous reste plus que 5 euros le soir, les 15 euros que vous avez dépensés à midi sont effectivement bien plus réels qu'une transaction en carte bleue. 

Aujourd'hui, les Français ne retirent plus que 2 000 euros en moyenne annuelle. C'est un fait surprenant lorsque l'on regarde ce sondage IFOP de 2016 sur "le regard des Français et des commerçants sur l'argent liquide" : 85 % des consommateurs ne souhaitent pas voir le cash mourir, et pourtant, le niveau de retrait national est bien en deçà de la moyenne européenne (2 096 euros contre 2 946 euros). Pour mettre la société sur la route de la fin de l'argent liquide, les partisans de la dématérialisation de l'argent vont devoir affuter leurs arguments.

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