À l'occasion de la semaine du handicap du 13 au 19 novembre, Mashable FR se penche sur ce que le numérique fait pour ouvrir le monde de l'édition aux personnes empêchées de lire des documents imprimés.

Ouvrir un livre, feuilleter les pages, lire : cette activité n'est pas chose commune pour tout le monde. Il existe une certaine catégorie de lecteurs, les personnes empêchées de lire des documents imprimés, qui ne peut avoir accès aux livres tels qu'on les connaît : aveugles, malvoyants, dyslexiques, handicapés voyants mais ayant du mal à tourner les pages d’un livre... Autant de profils qui méritent que l'on pense et repense les formats de lecture afin que la littérature ne soit pas un territoire excluant.

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Grâce à des "associations agissant en faveur des personnes atteintes de difficultés de lecture, l'accessibilité est une idée soutenue par l'ensemble des acteurs de la chaîne de publication, et ce de manière internationale", indique Laurent Le Meur à Mashable FR. Pour le directeur de l'EDRLab, centre européen de réflexion sur la lecture numérique, "ce mouvement a pris corps avec la signature du traité de Marrakech en 2013".

Dans l'histoire de l'accès aux œuvres imprimées, ce texte est fondateur : il fait partie des traités internationaux garantissant une dimension de développement social en faveur des personnes aveugles, déficientes visuelles ou ayant des difficultés de lecture. Aujourd'hui, on observe chez les groupes d'édition français une démarche très volontaire. Mais il reste beaucoup à faire encore pour rendre la littérature accessible à tous.

Norme Daisy

C'est en 1996 qu'un groupe de bibliothèques sonores spécialisées dans les services aux personnes déficientes visuelles lance le consortium Daisy (pour "Digital Audio-based Information System"). Celui-ci a pour objectif d'aider à la transition entre livre audio analogique (celui que l'on est habitué à retrouver sur cassette) et livre audio numérique. L'objectif : offrir un accès égal à la connaissance et à l'information, sans que cela ne génère de coût supplémentaire pour la personne atteinte d'un handicap. La norme qui en a découlé, du nom de Daisy également, est un format permettant de créer des documents structurés, accessibles et normés. Grâce à ces qualités, ce documents sont donc consultables par une large audience dans le cadre du handicap. 

"Tout ouvrage Daisy doit proposer une navigation structurée par chapitres et des rythmes de lecture personnalisables"

Techniquement, un ouvrage Daisy doit obligatoirement proposer une navigation structurée (par chapitres et par phrases) et des rythmes de lecture personnalisables. Pour le lire, plusieurs solutions : un logiciel sur ordinateur, un lecteur physique Daisy dans le cas d'un CD (Victor Reader Stratus, Milestone Daisy ou Plextalk sont des exemples de modèles) ou encore le streaming.

Actuellement, "les livres numériques au format Daisy sont créés par des organismes spécialisés (par exemple l'Association Valentin Haüy et BrailleNet en France), pas directement par les éditeurs. Ces associations ne peuvent pas traiter la totalité des publications, loin de là : on estime que 5 à 10% de la production littéraire est convertie en format Daisy", nous explique Laurent Le Meur. L'ancien responsable du Medialab de l’Agence France Presse ajoute : "Les publications au format Daisy sont majoritairement issues de la conversion de publications au format EPUB [une autre norme], parfois PDF. Mais dans certains cas, l'association qui adapte le livre dispose d'un fichier InDesign, et dois créer de la structure à partir d'un format orienté présentation. Plus le livre est complexe – songeons aux ouvrages scolaires, au ouvrages largement illustrés – plus le travail est lourd".

Tablettes brailles, loupes numériques, police de caractères pour lecteurs dyslexiques

Les personnes déficientes visuelles disposent aujourd'hui de différents outils. Laurent Le Meur cite "les loupes numériques diverses pour les malvoyants bien sûr ; les appareils spécialisés (ex. Humanware) permettant de lire des CD ou fichiers au format Daisy et bientôt EPUB 3 ; les logiciels PC (ex. NVDA) permettant de lire à haute voix le contenu de l'écran ; les tablettes brailles, mais aussi des applications mobiles permettant d'écouter des livres au format Daisy ou EPUB s'il est proprement accessible". Une des missions de l'EDRLab est aujourd'hui de "mettre ces fonctionnalités à la disposition du plus grand nombre en équipant les logiciels open-source Readium de fonctions d'accessibilité efficaces, sur périphérique mobile et sur PC".

"Pour les personnes dyslexiques, les possibilités sont plus diffuses : des logiciels permettent de rendre la lecture plus facile via des polices spéciales, un écartement plus grand des lignes, des lettres, des mots ou un surlignage de certaines partie du texte", poursuit celui qui précise que l'EDRLab a lancé "une mission exploratoire pour connaitre les meilleures pratiques du domaine, et les intégrer dans les logiciels Readium à terme".

Les outils sont donc nombreux et leur perfectionnement est encourageant. Mais lorsqu'on demande à Laurent Le Meur comment accélérer l'accès à la littérature pour les personnes empêchées de lire des documents imprimés, on s'aperçoit que plusieurs objectifs restent à être remplis : "Premièrement, convaincre tous les acteurs de la chaîne du livre de l'importance d'un effort rapide en faveur de l'accessibilité. Pour les éditeurs, il s'agit d'une bonne structuration de leurs ouvrages, puisque la structuration est un grand pas vers l'accessibilité. Pour les libraires, il s'agit de présenter sur leur site les caractéristiques d'accessibilité des titres, et de permettre l'achat facile des ouvrages par les personnes handicapées visuelles (la plupart des sites e-commerce ne disposent pas d'étapes d'achat réellement accessibles). Pour les développeurs d'applications de lecture, il s'agit de faciliter le rendu vocal des livres, ou de permettre à une personne dyslexique de choisir les "béquilles" visuelles qui lui apporteront un confort de lecture".

En plus de cela, des technologies de machine learning doivent encore améliorer la structuration sémantiques des ouvrages. "Par exemple, , isoler le genre grammatical des mots pour les surligner différemment face à une personne dyslexique, ou encore lier automatiquement certains noms à leur prononciation. Le GPS de votre voiture vous a certainement fait rire plus d'une fois !", plaisante Laurent Le Meur. 

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