Sans la lucidité et la clairvoyance de Veljo Haamer, l'Estonie ne serait pas un pays regorgeant de spots Wi-Fi gratuits.

TALLINN, Estonie. – Nous sommes en 2002 et Veljo Haamer travaille comme vendeur dans une boutique informatique, en Estonie. En surfant sur Internet, il tombe sur un article vantant les mérites d'un Wi-Fi public déployé à New York, à Bryant Park, un espace vert situé près de la bibliothèque centrale de Manhattan, entouré des gratte-ciels de la 5e et de la 6e avenue. Grâce au réseau public mis en place dans cet écrin de verdure surnommé le "Petit Luxembourg" en raison de ses multiples chaises, nombreux sont les étudiants à travailler avec leur ordinateur portable sur les tables du jardin. Il y a aussi les citadins qui ne disposent pas d'une connexion chez eux ou encore les jeunes entrepreneurs qui ne se payent pas de bureaux à partager. Qui aurait cru qu'une simple connexion Internet publique était capable de relever de grands défis d'urbanisme inclusif et de réappropriation de l'espace ?

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Angelito Jusay

"Quand j'ai appris ça, je me suis dit qu'il fallait absolument que je rencontre l'homme qui avait mis en place ce système", explique le quarantenaire qui a fait des études d'informatique.

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C'est ainsi que Veljo se paye un aller-retour pour New York, où il va rencontrer un certain Kris. "Ensemble, on a discuté des avantages qu'une ville peut avoir à disposer d'un Wi-Fi gratuit", raconte-t-il, citant le cas des voyageurs qui veulent chercher des informations touristiques sur un lieu donné ou des riverains qui auraient envie de s'asseoir sur un banc du parc pour consulter la presse en ligne. Après cette conversation inspirante, l'Estonien revient chez lui avec une conviction : Internet est un bien commun et il faut tout faire pour rendre son accès le plus simple possible. "Je l'ai souvent dit : il s'agit de l'électricité du XXIe siècle", lance-t-il en filant la métaphore avec l'éclairage public. Oui, car de la même façon que nos rues sont éclairées la nuit, elles devraient aussi nous permettre de nous connecter. "Rapidement et gratuitement", selon Veljo Haamer. L'ONU ne dira pas le contraire : en 2001, l'accès à Internet a été élevé au rang de droit de l'Homme

Lutter contre la discrimination numérique

Généraliser le Wi-Fi gratuit à une ville entière. Cette idée un peu folle, il réussit à la présenter à Jüri Mölder, maire de Tartu, deuxième plus grande ville d'Estonie après Tallinn, sa capitale. Mais plutôt que de suivre l'exemple de New York ou Minneapolis, où la municipalité était le seul acteur à assurer la connexion à Internet, il cherche à élargir le système à une base pyramidale : multiplier les acteurs responsables du fonctionnement d'un Wi-Fi public, c'est assurer que ce dernier ne s'écroule jamais.

"On a imité Bryant Park dans tout Tartu", se remémore-t-il non sans fierté. Le mode opératoire : d'abord, travailler avec des fournisseurs d'accès locaux capables de proposer des connexions à moindre prix. Ensuite, aller convaincre des cafés, bibliothèques, hôpitaux, auberges de jeunesse, etc. de souscrire à cet abonnement Internet, qui permettrait d'offrir un meilleur accueil à leur public. Le reste, c'est du gagnant-gagnant (contractualisé par la signature d'un document officiel) entre ces lieux et la municipalité : les routeurs sont fournis par la mairie qui communique sur les lieux où l'on peut trouver une bonne connexion en ville, mais en échange, la surveillance du bon fonctionnement du Wi-Fi est à la charge des lieux associés. "Ces derniers ont tout intérêt à ce que leur connexion fonctionne : dans le cas d'un café par exemple, il est évident que le fait de proposer un Internet fiable donne envie aux clients de rester... Et il est aussi intéressant pour un café d'être mis en avant par la mairie", explique Valjo Haamer.

La Ville fournit les routeurs aux cafés, en échange c'est eux qui surveillent Internet

Nous sommes alors en 2004 et toute la ville de Tartu est branchée à Internet, grâce à un réseau de 10 cafés ayant accepté d'être des hotspots. Satisfait du travail accompli, Valjo Haamer se demande maintenant comment il peut généraliser le modèle à d'autres villes. C'est ainsi qu'il se rend à Tallinn la même année, avec l'exemple de Tartu en tête, pour convaincre les élus locaux. "Ça leur a immédiatement plu", raconte-t-il. De nombreux partenariats ont été noués avec des cafés du coin, notamment avec une chaîne comparable à une espèce de Starbucks local, "Café Reval", où les Estoniens aiment manger sur le pouce et boire des boissons chaudes pour peu cher. Tallinn devient la première capitale européenne à proposer le Wi-Fi gratuit à sa population, méritant ainsi son statut de véritable "role model" en la matière.

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Wi-Fi EE

Aujourd'hui, Veljo Haamer est le Monsieur Wi-Fi public de l'Estonie. Dans ce pays balte de seulement 1,3 million d'habitants, 99 % des démarches administratives se font en ligne. Il faut dire que l'Estonie a eu la chance d'avoir à construire l'architecture de sa nouvelle administration, en 1991 lors de son indépendance vis-à-vis de l'ex-URSS, en même temps que le développement des technologies numériques. Le choix stratégique de faire d'Internet un avantage comparatif régional était donc tout trouvé. Il a même tendance à inspirer les capitales voisines, dans une logique de compétitivité. "Riga s'est mise au diapason", sourit Veljo Haamer. Mais l'Estonie conserve sa réputation d'avant-gardiste technologique : la population peut payer ses impôts en ligne depuis 2000 (en France, la télédéclaration n’est arrivée que trois ans plus tard), se faire prescrire des médicaments en ligne grâce au "Electronic Health Record" qui permet au corps médical d’avoir accès aux données de santé en un clic, et même, depuis 2005, voter sur son ordinateur, sans quitter son salon. Comment une nation aussi connectée ne pouvait-elle pas également proposer du Wi-Fi irriguant ses rues ? La question ne se pose même pas.

Le défi de la cybersécurité

"Alors, l'Estonie est un fantastique laboratoire à expérimentations numériques, n'est-ce pas ?", demande-t-on à Veljo Haamer, en s'attendant à ce qu'il abonde dans notre sens. "Oui et non", répond-t-il, cette fois sans sourire. "Notre pays s'est targué de ce beau statut pendant de longues années, mais aucun statut n'est éternel...", soupire-t-il. Pour celui qui va bientôt fêter ses 50 ans, les hommes politiques du pays se sont beaucoup gargarisés à "aller pavaner à l'international avec la réputation estonienne de pays ultra-connecté" mais "ne font pas grand chose pour garantir au pays les moyens de continuer à expérimenter".

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Une photo de Tallinn que Veljo Haamer m'a envoyé.

Veljo Haamer craint de voir son pays se reposer sur ses lauriers. Selon lui, le prochain défi est celui de la cybersécurité. "Il faudrait pouvoir protéger les réseaux", explique-t-il. Bien sûr, il n'a jamais été question d'encourager les citadins à faire toutes leurs actions sensibles (comme par exemple, des virements en ligne) via le Wi-Fi public puisque "pour ces choses-là, une connexion à domicile reste plus sécurisée". Mais la sécurité d'un Wi-Fi public est toujours perfectible.

Tout le monde se souvient de la cyberattaque russe de 2007

En 2007, l'Estonie a subi la cyberattaque la plus importante d’Europe, après le démontage d’un mémorial soviétique à Tallinn. "L’État estonien avait certes pris en compte la possibilité d’une attaque informatique, et mis en place dès 2006 des capacités défensives, mais nous n’étions malgré tout pas préparés à quelque chose de cette ampleur", expliquait Jaan Priisalu, alors responsable de la cybersécurité de la Hansapank, la première banque estonienne, dans un article du Monde. Cet événément a poussé le pays à davantage mettre le curseur sur la cybersécurité, qui est même devenue une matière enseignée au lycée en Estonie. Mais sensibiliser durablement sur la question les politiques et les citoyens n'est pas chose aisée. "On préfère tous aller vers la facilité et nier les risques", se désole Veljo Haamer. Pour les élus, mettre la main au porte-monnaie pour prévenir un éventuel risque n'est pas toujours la priorité. "Mais ce n'est pas parce que l'on ne voit pas un danger qu'il n'existe pas", prévient le Monsieur Wi-Fi estonien. Il se rassure : "La Commission européenne souhaite promouvoir le Wi-Fi public en Europe. On espère pouvoir profiter de ce budget alloué pour peut-être recevoir des fonds et sécuriser notre Internet public." 120 millions d'euros vont bientôt être alloués aux États membres, mais on ignore encore la liste des acteurs qui pourront en bénéficier. "Si l'on veut continuer à être un laboratoire numérique, il faut que l'on ait les moyens d'être à la pointe", poursuit celui qui n'est pas contre un partage des savoirs par-delà les frontières. Après tout, s'il y a bien quelque chose qu'Internet n'a pas, ce sont des frontières.

La théière est vide, Veljo et moi prenons congés. Nous sortons du café et il m'invite à me perdre un peu dans le quartier. "En plus, la connexion est une des meilleures de la ville, par ici", me lance-t-il joyeusement.

– Entretien réalisé au Carmen Café, à Tallinn, l'un des cafés partenaires de la ville qui s'occupe du Wi-Fi public du quartier.

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