Face aux géants de l'Internet et de l'innovation numérique, nombreuses sont les start-up à vouloir lancer des projets au service du bien commun. Et si cette innovation responsable devenait une véritable stratégie pour l'entreprenariat européen ?

En annonçant, début septembre, le lancement d’un nouveau label dédié à l’industrie française – la French Fab –, Bruno Le Maire a enfoncé une porte ouverte. A priori, quoi de mieux qu’un nouvel étendard pour rassembler le fleuron des entreprises françaises ?

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Le ministre de l'Économie rentre ainsi dans les clous d’une certaine feuille de route établie par le président Emmanuel Macron durant sa campagne : faire de la France une "start-up nation". Face à une actualité industrielle morose – entre Alstom, STX et les suppressions d’emplois chez General Electric et Whirpool –, la bonne idée de Bruno Le Maire sonne surtout comme un coup de communication. Une sorte de mélange pêle-mêle de toutes les industries françaises, sans liaisons apparentes les unes avec les autres, pour créer une vitrine qui "fait bien" à l’étranger.

C’est un choix. Mais alors que nous sortons à peine du sommet du numérique européen de Tallinn, en Estonie, quelque peu éclipsé par l'ombre du Brexit et la crise catalane, on se dit qu’il y a peut-être une autre carte à jouer pour faire de la France une "start-up nation" qui a du sens et de l’Europe un continent capable de rivaliser avec les géants du numérique américains et chinois. Et si on misait enfin sur l’innovation responsable et l’impact social positif de nos entreprises ?

Un label pour "fédérer l’innovation au service du bien commun"

En juillet dernier, une dizaine d’entrepreneurs français publiaient une tribune dans Les Échos. Le titre était accrocheur : "Fédérer l’innovation au service du bien commun". Ils prônaient la création d’un label commun pour les entreprises cherchant à créer un impact dans la société. Parmi la dizaine de signataires : Alice Barbe, cofondatrice de Singa, Mathieu Baudin, fondateur de l’Institut des futurs souhaitables, Julie de Pimodan, créatrice de Fluicity ou encore Michel Lévy-Provencal, fondateur de L'Echapée volée.

Concrètement, de quoi s’agit-il ? De l’émergence, ces dernières années, d’initiatives à la fois éparses et convergentes, visant à porter l’innovation économique, technologique, scientifique et sociale vers un but similaire : le bien commun. C’est-à-dire l’impact bénéfique que les entreprises, la recherche et l’innovation peuvent apporter à la société.

"Un modèle où le service public, l’entreprise et le citoyen agrègent leurs forces. Un modèle qui redonne un sens à l’action individuelle, locale, simple, efficace, responsable, impactante"

"Une génération a grandi avec Internet et possède la formidable opportunité de construire un nouveau modèle", expliquent les signataires. "Un modèle où le service public, l’entreprise et le citoyen agrègent leurs forces. Un modèle qui redonne un sens à l’action individuelle, locale, simple, efficace, responsable, impactante, réplicable, contagieuse et virale. Les premiers signes de l’émergence de cette société apparaissent aux confluences de nombreuses initiatives citoyennes en France. Elles mettent en lumière les forces vives de l’innovation scientifique, technologique, sociale et d’usage."

Si "bien commun" et "impact social" peuvent apparaître comme des termes-valises, ils recouvrent en fait une réalité à la fois diverse et très concrète quand on parle d’entreprenariat. Prenons l’exemple de Fluicity. "On a commencé en se disant que la raison principale pour laquelle les citoyens ne plus engagés, c’est qu’ils ont le sentiment profond de n’avoir aucun impact", explique Julie de Pimodan à Mashable FR.

Concrètement, l’appli met en relation les citoyens et les élus, sous la forme d’une plateforme où l’on peut consulter les actualités d’un territoire, des sondages et des propositions portées par les collectivités locales, mais aussi interagir, en soumettant des idées et voter pour celles des autres. Une quinzaine de collectivités et acteurs locaux utilisent désormais Fluicity.

Un service de ce type pourra-t-il jamais devenir la norme ? "C’est complètement notre vision. On est persuadés qu’une nouvelle génération d’élus et de citoyens qui souhaitent gouverner différemment émerge. Depuis l’émergence du numérique, les choses changent : on est plus dans une relation dirigeant-administré, mais dans une relation de synthèse. C’est pour cela que la civic tech existe."

TEDx Paris

Parier sur l’innovation responsable

Le mot est lâché : la civic tech. Pour les aficionados d’innovations technologiques, l’idée est loin d’être inconnue : ce sont ces outils numériques qui visent à rénover le fonctionnement de la démocratie en créant une nouvelle émulation politique et citoyenne. Mais les entreprises de la civic tech ou du "numérique", au sens de l’utilisation d’Internet des applis pour créer de la valeur économique, ne sont pas les seules à investir dans le bien commun et l’impact social.

"Pour moi, le numérique, c’est la pointe de l’iceberg. C’est une technologie parmi d’autres. Que va-t-il se passer quand nous aurons entièrement développé les biotechnologies ? Que va-t-il se passer quand nous aurons une maîtrise avancée de la robotique ou de l’intelligence artificielle ? Sur de nombreuses sciences, on doit avoir une réflexion commune sur la manière dont les choses s’imbriquent pour créer une innovation responsable", explique Mélanie Marcel à Mashable FR. Ingénieure et chercheuse en neuroscience de formation, elle a publié avec sa collègue Éloise Szmatula l’ouvrage "Science et impact social : vers une innovation responsable" en juin dernier, aux éditions Diateino. Leur passionnant ouvrage se lit à la fois comme une tribune et une réflexion pour qu’enfin, on prenne "la décision de mettre son activité de recherche, ses choix professionnels, ses décisions au service des enjeux de la société".

Comment faire du profit tout en réussissant à créer du bien commun ? Est-ce qu’une entreprise pourrait, demain, essayer de transformer ses produits ou services pour un meilleur impact social ?

Elles encouragent à parier sur l’innovation responsable. Et, selon notre lecture de l’ouvrage, cela implique deux paradigmes substantiels : repenser nos systèmes de valeur et dépasser les cadres actuels. Pour les valeurs, elles prennent l’exemple de la voiture autonome, qui menace l’emploi d’environ 5 millions de personnes dans toute l’Europe.

"On peut voir cela comme un risque, mais aussi comme une opportunité : n’est-ce pas l’occasion de repenser la valeur du travail ? Qu’est-ce qu’un emploi ?", écrivent-elles dans l’ouvrage. "Ici, c’est l’existence même de nos capacités techniques qui peut nous pousser à repenser nos valeurs et nos sociétés." "La science avance très vite et on est dans des découvertes assez fondamentales. La philosophie, la réflexion philosophique autour de tout cela n’avance pas du tout à la même vitesse. L’émergence de ces technologies, c’est l’occasion de repenser aussi nos cadres de valeurs qui doivent évoluer en fonction de ces technologies", nous explique Mélanie Marcel.

Quant aux cadres qui régissent aujourd’hui l’innovation et l’entreprenariat, la question qui ressort est évidemment : comment faire du profit tout en réussissant à créer du bien commun ? Est-ce qu’une entreprise lambda pourrait, demain, essayer de transformer ses produits ou services pour un meilleur impact social ?

Optimiste, Mélanie Marcel répond positivement. Mais cela passe par de nombreux changements. "Si vous allez dans une entreprise aujourd’hui, le département R&D ne se sentira pas concerné une seconde par l’impact social des produits ou services qu’ils développement. Si le terme arrive dans la conversation, ils vont vous renvoyer vers la RSE ('Responsabilité sociétale des entreprises'). Et si vous allez les voir, et que la conversation dérive sur le développement de produits ou de recherches, ils vous renvoient vers la R&D. Dans les entreprises, mais aussi dans la société en général, le croisement de ces deux notions ne se fait absolument pas."

Pôle Universitaire Léonard de Vinci

Une stratégie pour l’Europe face "aux logiques impériales"

Nous parlions plus haut d’une carte à jouer pour la France et l’Europe. Le développement de la civic tech, de l’entreprenariat social et de l’innovation responsable, qui va aller en s’amplifiant avec la croissance des économies numériques, pose la question de la stratégie adaptée par la communauté européenne. Face aux géants de l’Internet et de l’innovation américaine ou chinoise (Weibo, Alibaba…), ne serait-il pas opportun pour notre continent de se saisir de ces technologies et de ces questions.

"Le potentiel de l’Europe, c’est d’encourager une utilisation des technologies très inclusive, très humaniste"

"Le potentiel de l’Europe, c’est d’encourager une utilisation des technologies très inclusive, très humaniste. Et nous avons beaucoup de raisons de nous lancer là-dedans. Les logiques qui se sont créées aux États-Unis comme en Chine en matière de numérique, ce sont des logiques impériales. Des logiques de massification de marché, de prises de part de marché. Elles sont très efficaces, par le fait même que le numérique se globalise facilement", affirme Gilles Babinet, "digital champion" de la France auprès de la Commission européenne, à Mashable FR.

L’Europe, de son côté, devrait jouer sur ces entreprises qui créent un impact sociétal à une échelle locale, pour trouver sa voix face aux quelques plateformes qui concentrent les richesses et les investissements outre-Atlantique. "Les technologies très virtuelles et digitales peuvent faire beaucoup pour cela. Faire en sorte qu'on puisse re-verticaliser la valeur dans les territoires", affirme-t-il encore. "On peut avoir une sorte d'équilibre entre des acteurs qui sont mondialisés, mais qui ne tiennent pas compte des enjeux sociaux et environnementaux, et des acteurs qui sont beaucoup plus locaux et qui peuvent créer des externalités à cet égard."

L’investissement dans l’économie locale, la création de solutions à échelle humaine, l’ancrage à un territoire ou à une communauté précise pour répondre à ses besoins et les idées de co-création sont des constantes dans les entreprises et la recherche essayant de générer du bien commun. C’est dans la confluence de ces idées que l’Europe trouvera sa voie.   

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