Ou quand une application de messagerie anonyme est arrivée en tête des téléchargements sur l'App store d'Apple en seulement quelques jours.

L'application la plus populaire sur l'Apple store n'est pas celle que vous croyez.

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Elle s'appelle Sarahah, et la semaine passée, elle est arrivée en tête des applications les plus téléchargées sur l'App store en Australie, en Irlande, aux États-Unis et au Royaume-Uni. Oui, devant YouTube, Snapchat, Instagram, Messenger ou encore Facebook. Elle n'est pas disponible en français ce qui explique en partie qu'elle ne remonte pas dans le top France, mais son histoire vaut la peine d'être racontée.

"Franchise" ou "honnêteté" en arabe

Créée par le développeur saoudien Zain al-Abidin Tawfiq, cette application est pensée comme un réseau social qui permet d'envoyer et de recevoir des messages anonymes. Sarahah a été créée sur l'idée selon laquelle les gens sont plus disposés à être honnêtes lorsque leurs messages sont anonymes. Son nom signifie d'ailleur "franchise" ou "honnêteté" en arabe. Et sa popularité a explosé dans les pays arabophones puis chez les adolescents anglophones.

Le développement de cette application a démarré en novembre 2016. C'était alors un simple site Web, il n'y avait pas d'application. Son créateur, diplômé en informatique, voulait se lancer dans la création d'applications lorsqu'il a eu l'idée de créer un outil qui pourrait permettre aux salariés de donner "sans filtre" leur avis à leur employeur.

"Il y a un souci dans le monde du travail où les gens doivent pouvoir communiquer franchement à leurs supérieurs", a déclaré Tawfik, qui travaille à plein temps comme analyste dans une compagnie pétrolière en Arabie saoudite. 

Tawfik s'est rapidement rendu compte que le service pourrait être utile en dehors du cadre de l'entreprise. Des amis pourraient vouloir se faire mutuellement des commentaires constructifs de façon anonyme. 

"Mon but ultime était d'atteindre 1 000 messages"

C'est ainsi qu'à l'automne 2016, il a lancé son site Web et a commencé à le faire connaître à son groupe d'amis. "Il se passait quelque chose", explique-t-il. "Mon but ultime était d'atteindre les 1 000 messages [échangés]."

Mais en fin d'année, seuls quelques centaines de messages avaient été partagés et il a décidé de changer d'approche. Il a fait appel à un de ses amis considéré comme un "influenceur". 

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Les recherches de Sarahah en Arabie saoudite ont connu un pic en janvier 2017 après que Tawfiq a décidé de faire appel à un de ses amis influenceur.
Google trends

Selon Tawfik, suite à cela, le service est passé d'environ 70 utilisateurs à plus d'un millier en quelques jours seulement. À partir de là, il s'est "propagé commun un virus" dans plusieurs pays du monde arabe, explique-t-il à Mashable.

Elle s'est "répandue comme un virus" jusque dans d'autres pays arabes

Le Liban s'en est emparé, puis la Tunisie. Et lorsque l'Égypte s'y est mise au début de l'année 2017, ce fut l'explosion : 3 millions d'inscrits. Encore maintenant, Sarahah est en 102e position des sites les plus populaires dans le pays, selon le site Alexa qui classe les sites Web par popularité. 

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Les recherches Google du site Sarahah ont connu un pic en février 2017 alors que l'application commençait à devenir virale dans plusieurs pays arabes.
Google trends

Tawfik n'avait toujours pas dépensé d'argent pour faire connaître Sarahah. Mais le bouche à oreille faisait son travail dans le monde arabe.

"Les gens ici sont très en contact avec leur famille et leurs amis, et on est très honnêtes", explique Tawfik à Mashable. "On exprime fanchement nos sentiments – on fait ça tout le temps." Mais il reconnaît que certaines barrières sociales retiennent certaines personnes de parler ouvertement : "L'âge, la situation, vous ne pouvez pas aller voir un grand-père et lui dire tout ce que vous pensez sur lui", dit-il. "Casser ces barrières, c'est ce que tout le monde voulait."

"Casser les barrières, c'est ce que tout le monde voulait"

En voyant le succès de Sarahah dans les pays arabes, Tawfik a décidé de créer une application à partir du service. Il a fait appel à un sous-tratant pour l'aider dans le développement et Sarahah a été mis en ligne sur l'App store d'Apple le 13 juin. C'était la première fois que le service était disponible en anglais, et le site a reçu plus de 2 millions de visiteurs uniques quotidiens durant la première semaine.

Après son arrivée sur l'App store, Sarahah a commencé à faire le tour du monde. Et à percer au Canada. Tawfik pense que c'est grâce aux communautés d'expatriés arabophones – et très vite l'appli a conquis de nouveaux utilisateurs dans les pays occidentaux, notamment aux États-Unis et en Australie.

Le coup de boost de Snapchat

Chez les ados hyper-connectés, on a commencé à voir apparaître des liens vers les profils Sarahah dans les stories sur Instagram, avec des demandes de réponses anonymes.

Puis Snapchat a sorti le 5 juillet une mise à jour majeure permettant à ses utilisateurs de placer des liens dans leurs snaps. Si bien qu'en trois jours, Sarahah s'est hissée dans la liste des 1 500 applications iOS les plus téléchargées, selon les données de Sensor Tower.

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Sensor tower

Quatre jours plus tard, l'appli montait à la 104e place, puis à la 17e au cinquième jour, et à la première place au 8e jour. Devant Snapchat, Facebook, Instagram et d'autres réseaux sociaux. Le tout en quelques jours, rappelons-le.

Au moment où nous publions ces lignes, Sarahah est toujours numéro 1 des téléchargements aux États-Unis, en Australie, en Irlande et au Royaume-Uni, selon Sensor Tower. Elle est également en 5e position dans le Play store de Google. Selon Tawfik, l'application a maintenant plus de 14 millions d'utilisateurs inscrits et attire plus de 20 millions de visiteurs uniques chaque jour entre l'appli mobile et le site (il est possible de laisser des messages aux autres sans se créer un compte). 

Vu le succès, Tawfik fait son possible pour que la plateforme supporte techniquement un nombre si élevé d'utilisateurs. Il réfléchit à quitter son travail dans la compagnie pétrolière pour se consacrer à plein temps à Sarahah. 

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Tawfiq veut que Sarahah soit un espace positif. L'application a été critiquée pour être un moyen potentiel pour faire chanter les gens.
Sarahah

Un boulevard pour la cyberintimidation 

La réussite de Sarahah a toutefois soulevé des questions sur l'anonymat de l'application qui peut encourager l'intimidation et l'envoi de messages haineux en toute impunité. Tawfiq explique à Mashable que son souhait était que le service soit un endroit positif... et qu'il le reste. Mais l'absence de garde-fous laisse toujours place à la cyberintimidation. Par le passé, d'autres applications anonymes comme Yik Yak, Secret, Whisper et ask.fm ont essayé de – et échoué à – construire des réseaux sociaux en s'appuyant sur l'anonymat. La principale différence est que ces applications ne sont jamais devenues populaires au niveau mondial, et aucune d'entre elles n'a jamais atteint la première place dans l'App Store.

Tawfiq note que toutes les plateformes sociales sont confrontées de près ou de loin à ce type de problème. Il assure avoir pris des mesures pour les réduire au minimum, comme filtrer certains mots offensants et permettre aux utilisateurs de bloquer d'autres comptes. "Je fais vraiment de mon mieux pour créer un environnement positif", dit-il encore à Mashable.

Pour l'instant, il se concentre sur la stabilité de sa plateforme. Il y a des bugs à réparer et des serveurs à mettre à niveau. Il n'y a donc qu'à espérer que Tawfiq trouve vite le temps de se pencher sur le problème croissant de l'intimidation via Sarahah pour y apporter des réponses à la hauteur du nombre d'utilisateurs impressionnant qu'il a réussi à attirer en un temps record.

– Adapté par Steven Jambot. Retrouvez la version originale sur Mashable.

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