De la contrainte naît la créativité, dit-on souvent. Cela, Thibault Duchemin a dû l'avoir en tête lorsqu'il a développé un moyen permettant à ses parents et sa petite sœur de suivre une conversation de groupe malgré leur surdité.

Enfant, le fondateur de l'appli AVA Thibault Duchemin, a appris deux langues. Le français qui le reliait au monde extérieur, et le langage des signes, sa "langue maternelle" – celle qui lui permettait de communiquer avec sa famille. Au milieu de ses deux parents et de sa petite sœur, il est le seul à ne pas avoir de problème d'audition.

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"J'ai grandi en faisant le pont entre le monde des sourds, leur monde, et le vôtre, le monde des 'entendants'. Tous les jours, quand le téléphone sonnait, je bondissais, je décrochais le combiné et j'interprétais pour eux", explique le jeune homme de 26 ans qui a toujours accompagné ses parents à la mairie, à la banque ou encore chez le médecin. Dès son plus jeune âge, Thibault Duchemin a joué le traducteur pour ses parents, raconte-t-il sur la scène de l'Échappée Volée, le 13 mai 2017.

"Quel problème t'indigne au point que tu pourrais peut-être passer 10 ans à essayer de le résoudre ?"

"Quel problème t'indigne au point que tu pourrais peut-être passer 10 ans à essayer de le résoudre ?", lui demande un jour un entrepreneur dont il croise la route en Inde. Cette question le taraude quelques temps. Si bien que lorsqu'il sort de l'Université de Californie avec son master d'ingénierie en poche, Thibault Duchemin en est convaincu : son objectif d'une vie, ce sera de fluidifier les communications de personnes qui, comme sa famille, sont sourds ou malentendants. Car le fait de lire sur les lèvres, ce qu'on appelle la lecture labiale, ne permet en général d'obtenir qu'un quart d'une discussion. "C'est vraiment une lutte constante pour pouvoir comprendre" ce que les autres disent, explique Thibault, qui prend pour exemple son père, capable de comprendre ce que son collègue d'en face lui dit, sauf si une personne s'ajoute à la discussion. Le pire, ce sont les conversations de groupe, lorsque le sourd ou le malentendant ne sait plus où donner de la tête jusqu'à se sentir mis à l'écart.

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Thibault Duchemin, entouré de ses partenaires AVA Pieter Doevendans et Skinner Cheng

400 millions de personnes dans le monde sont concernées

Que se passe-t-il lorsque suivre une conversation devient trop compliqué ? Pour Thibault Duchemin, une forme de démission s'installe. "On refuse les invitations" et la vie sociale comme professionnelle ralentit, regrette-t-il. Alors que ces difficultés concernent au total 400 millions de personnes dans le monde, autrement dit 5 % de la population mondiale, aucun outil ne permettait jusqu'à présent d'intégrer au maximum les sourds et malentendants dans les discussions de groupe.

En 2014, Thibault Duchemin a donc lancé son appli qui reconnaît les voix et permet à l'utilisateur de voir retranscrite une discussion, dans un code couleur plutôt visuel. Implantée à San Francisco, Ava – pour Accessibilité Audiovisuelle – est à envisager comme un traducteur de poche capable de convertir sur smartphone (via le micro) les discussions en messages de texte qui indiquent en temps réel qui dit quoi autour d'une table, le tout en une seconde. Pour fonctionner, l'appli doit se brancher à tous les micros des smartphones des participants à une discussion. Ensuite, la personne sourde verra s'afficher chaque interaction sur son écran. "On a recrée le sous-titrage à la télé pour les films... mais pour les vraies conversations", se réjouit le jeune entrepreneur.

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Fort de 50 000 utilisateurs, Ava va bientôt lancer une déclinaison française. À 29 euros par mois en accès illimité là où un interprète coûte environ 100 euros de l'heure, l'appli existe aussi en version gratuite, pour 5 heures de traduction par mois.

En recréant du lien social pour sa famille, Thibault Duchemin a aussi répondu à une attente de la part de la communauté des sourds et malentendants. C'est sans doute comme cela qu'émergent les plus belle idées d'innovation technologique de progrès social.

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