WikiLeaks et Julian Assange ont-ils perdu une occasion de se taire ? À l'occasion du second scrutin qui a conduit à l'élection d'Emmanuel Macron, l'ONG et le cybermilitant australien ont pris part à la discussion publique d'une étonnante façon.

Cela n'aura échappé à presque personne tant la tempête qui a suivi a été dense : vendredi 5 mai, à quelques heures de la trêve médiatique, WikiLeaks a mis en ligne sur son compte Twitter un message publié sur le forum américain 4Chan linkant vers pas moins de neuf gigaoctets de données internes appartenant à des messageries en ligne de l'équipe d'Emmanuel Macron, au milieu de documents comptables et analyses. C'était les fameux "MacronLeaks".

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Ce qui aura échappé à bon nombre d'entre nous, en revanche, c'est que cette affaire est tout sauf un "leak", c'est-à-dire une "fuite" (comme nous le développerons plus bas). Presque dans la foulée, Julian Assange s'est senti assez inspiré pour livrer un petit commentaire sur la présidentielle. "Marine Le Pen a-t-elle perdu à cause du sexisme ?", s'interrogeait le cofondateur de WikiLeaks dans un sondage proposé aux internautes, avant d'exposer son avis sur la question : "D'abord Hillary, et maintenant Marine. Nous sommes en 2017 et la poigne du patriarcat est toujours fidèle à elle-même". La question du sexisme en politique est pourtant un assez gros morceau pour qu'on se doive de l'analyser sous le bon angle. Retour sur ces deux impairs.

1. Ceci n'est pas un "leak"

Mal nommer les choses, c'est souvent prendre le risque de mal les appréhender. C'est ainsi que dire du partage de données internes de l'équipe d'Emmanuel Macron qu'il est un leak, autrement dit une fuite, élude toute une partie de l'affaire. En effet, un leak est le fruit d'un lanceur d'alertes, qui choisit de rendre public des documents auxquels il aurait eu légalement accès par le biais de sa fonction initiale. Dans le cas des documents des mal nommés "MacronLeaks", il s'agit plutôt d'un piratage, dont WikiLeaks a choisi après coup de se faire l'écho.

Surtout, dans le cas d'un leak, les données sont passées au crible, afin qu'en soit retiré tout élément de nature à menacer la vie privée des protagonistes. Seules sont révélées les informations dignes d'intéresser le grand public. Ce qui est loin d'être le cas des "MacronLeaks", dont on peine à démêler le vrai du faux ou encore à savoir d'où les données viennent. D'ailleurs, même WikiLeaks semble l'ignorer :

En partageant ces documents sensibles, surtout à une heure où toute vérification était impossible avant le second scrutin, WikiLeaks a largement outrepassé sa fonction de plateforme pour lanceurs d'alerte et a "participé à la propagation sur la Toile de ces documents" selon le chercheur belge Nicolas Vanderbiest spécialiste des phénomènes d'influence en ligne, interrogé par Libération.

En réponse à un journaliste de Reuters qui s'interrogeait sur la vérification de l'authenticité des documents, WikiLeaks s'est contenté de rétorquer "être référence en la matière". Sachant que Julian Assange révélait, dans une interview accordée au journal russe Izvestia le 3 mai et relayée par le média en ligne Sputnikl'arrivée prochaine de révélations, et que WikiLeaks a estimé ensuite que celles-ci ne pourraient influencer le vote des électeurs en raison de leur tardive mise en ligne, il est difficile de voir clair dans le jeu de l'ONG.

2. Pour Julian Assange, c'est à cause du sexisme que Marine Le Pen n'a pas été élue

Le plafond de verre qui les empêche d'accéder à des postes de pouvoir est une indéniable vulnérabilité subies par les femmes dans le monde du travail. Il est important d'en parler, d'en comprendre les conséquences et d'en enrayer les causes. Pourtant, en réduisant l'issue du scrutin présidentiel aux genres des deux candidats, Julian Assange est loin d'avoir rendu service à la cause féministe. Ni à la cause antiraciste.

"Il n'y a bien que les misogynes pour croire que le féminisme consiste en le fait de soutenir toutes les femmes, quelque soit leurs idées. Le Pen n'était pas féministe, et ça commence par ses idées fascistes", a rétorqué une internaute au cybermilitant australien. Il est évident que lorsque l'on regarde les positions du FN sur l'IVG ou encore l'égalité salariale, ce n'est pas la non-élection de Marine Le Pen qui est sexiste, mais bien son programme en lui-même.

Après avoir publié son sondage en ligne (auquel, à l'heure où nous écrivons ces lignes, 80 % des sondés ont répondu que non, Le Pen n'avait pas perdu à cause du sexisme ambiant), Julian Assange a estimé qu'il fallait bien voir les défaites d'Hillary Clinton et de Marine Le Pen comme toutes deux liées au patriarcat. Une lecture malheureusement bien maigre de tous les enjeux qui ont entouré la montée en puissance du FN, dont on pourra plutôt dire au contraire que c'est bien la douceur féminine et maternelle, qu'a essayé de mettre en avant Marine Le Pen, qui a œuvré à arrondir les angles d'un programme intolérant. À moins que Julian Assange essayait de faire de l'humour sarcastique ?

Mise à jour du 10/05 : En réponse à notre article, mais aussi à ceux de nos confrères, le compte Twitter WikiLeaks Task Force semble plaider l'ironie de Julian Assange :

Entre l'approximatif process de WikiLeaks et les analyses de comptoir (ou le cynisme mal maîtrisé) de Julian Assange, la présidentielle 2017 aura aussi été le théâtre du manque de rigueur de l'un et des errances rhétoriques de l'autre. Le monde s'en serait volontiers passé.

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