Un rapport d'une ONG américaine révèle, mercredi 29 mars, que les sénateurs et représentants républicains du Congrès américain qui ont récemment voté contre la neutralité du Net ont reçu de l'argent des entreprises des télécoms.

Du côté des hautes fonctions de l'État, l'argent est roi. On peut aujourd'hui l'affirmer avec certitude : face aux gros chèques, les convictions de certaines personnalités politiques ne font pas le poids. Elles passent à la trappe.

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Petit rappel. Mardi 28 mars, les membres de la chambre des représentants ont voté pour l'abrogation des mesures de protection des données privées sur Internet adoptées par Barack Obama. Résultat : les fournisseurs d'accès à internet (FAI) n'auront plus besoin de demander l'autorisation des internautes pour exploiter leurs données personnelles à des fins commerciales.

Avant que les données des millions d'Américains ne soient librement aux mains des FAI, Donald Trump doit encore signer la loi qui devrait entrer en vigueur prochainement. Si vous vous demandez pourquoi le démantèlement de la protection des données privées a-t-il été voté aussi rapidement, on a la réponse : pour de l'argent, tout simplement. Un paquet d'argent. Ces dernières années, l'industrie américaine des télécoms a versé de sacrés montants de dollars aux personnalités politiques – les mêmes qui ont aujourd'hui choisi de leur donner des pouvoirs illimités sur Internet.

Que s'est-il passé ?

Au commencement, Donald Trump a nommé à la tête de la Comission fédérale des communications (FCC, le gendarme des télécoms aux États-Unis) un ancien cadre de Verizon Ajit Pai, grand défenseur des opérateurs et fermement opposé à la règlementation. À peine nommé, il promettait ainsi que la neutralité du Net, érigée en droit fondamental par l'administration Obama, devait être rapidement abrogée. Les Républicains du Congrès lui ont naturellement emboîté le pas.

"En moyenne, ceux qui ont voté pour la suppression de ce principe ont reçu au cours de leurs carrières 138 000 dollars"

Le Sénat a donc d'abord voté la suppression de ce principe à une majorité de 50 voix pour, et 48 contre, suivi par la Chambre des réprésentants. Dans cette deuxième chambre, 15 Républicains ont rejoint le camp démocrate en votant non. Mais ils n'étaient pas assez nombreux pour avoir un impact sur le scrutin : le "oui" l'a emporté avec 215 voix, contre 205, et 9 abstentions.

De quels montants parle-t-on ?

Au total, ces 265 hommes politiques qui ont voté pour l'abrogation de la neutralité sur le Net se sont bien remplis les poches, comme le révèle The Verge. Les données collectées par l'ONG National Institute on Money in State Politics révèlent que tous ont été payés par des entreprises télécoms au cours de la dernière période électorale. En moyenne, ceux qui ont voté pour la suppression de ce principe ont reçu au cours de leurs carrières 138 000 dollars de l'industrie des télécoms, contre 77 000 dollars pour ceux qui ont voté non, d'après l'ONG.

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BOB AL-GREENE/MASHABLE

Le grand gagnant s'appelle Mitch McConnell. Ce sénateur a reçu de ces généreux donateurs 250 000 dollars. Dans la Chambre des représentants, les montants sont moins vertigineux. Mais un certain Greg Walden, président du Comité énergie et commerce devance largement ses collègues avec 155 100 dollars. 

Tout pour le cash

Dans une tribune publiée sur le site The Intercept, le journaliste Glenn Greenwald, spécialiste de la vie privée en ligne, dénonce la connivence entreprise-institutions et parle de servitude envers une société donatrice : d'après lui, les forces politiques en présence n'ont même pas tenté de justifier leur vote en invoquant la securité nationale. "Il n'y avait manifestement qu'un seul but : maximiser les intérêts commerciaux des géants des télécoms aux dépens des citoyens", écrit Glenn Greenwald.

"Il n'y avait qu'un seul but : maximiser les intérêts des géants des télécoms aux dépens des citoyens"

Le sénateur Marsha Blackburn, président du sous-comité communications et technologies, qualifiait ainsi le principe de neutralité du Net d'"excès de zèle du gouvernement". Pour le sénateur John Cornyn, à la tête du sous-comité commerce international, douanes et compétitivité internationale, cette mesure "étouffait la croissance économique". Ces deux-là ont reçu respectivement 84 000 et 148 000 dollars des groupes télécoms.

Comme le souligne Glenn Greenwald, il est surprenant de voir à quel point aucun effort n'a été fait pour dissimuler le fait qu'il s'agissait purement et simplement d'une opération des télécoms pour espérer vendre encore plus cher vos données personnelles. Les données des consommateurs représentent une valeur colossale depuis l'avènement des entreprises spécialisées dans la publicité ciblée. Google et Facebook se sont ainsi imposés comme des leaders de la pub en ligne grâce à leur riche base de données.

Dernier exemple personnel en date : je suis fan des Cubs de Chicago et des musiciens de Phish, deux choses qui n'ont a priori rien à voir ensemble... sauf pour Facebook. Le réseau social est au courant des mes goûts et je me suis donc retrouvé avec cette pub sur mon fil d'actualité : des tee-shirts et sweats mêlant le logo du club de baseball et le nom du groupe de rock.

Alors qu'en Europe, la CNIL insiste sur l'importance de la protection des données privées sur Internet, aux États-Unis, ce type de publicités va se multiplier avec le vote du Congrès. Les entreprises pourront accèder aux données des utilisateurs, avec ou sans leur consentement. Et ces mêmes entreprises, qui ont grassement payé les élus, vont pouvoir faire beaucoup, beaucoup d'argent sur notre vie privée en ligne.

À bien garder en tête lors de votre prochain passage dans l'isoloir.

– Adapté par Majda Abdellah. Retrouvez la version originale sur Mashable.

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