Microsoft aura fini par officialiser son union avec Linux, roi des systèmes d'exploitation open source. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ? Dans le cas de ces deux géants du logiciel, on ne peut pas vraiment employer cet adage.

La semaine dernière, Microsoft a annoncé avoir rejoint la Linux Foundation, qui soutient le développement du célèbre système d’exploitation open-source et gratuit.

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La firme de Redmond en est devenue un membre "Platinium", un titre de haute importance au sein de la fondation. Ainsi, John Gossman, un dirigeant de Microsoft et architecte en chef de l’équipe Azure, fait désormais partie du comité de direction de Linux.  

"Microsoft poursuit ainsi le développement de sa stratégie d’ouverture au service des différentes communautés de développeurs dans un monde interopérable", expliquait le communiqué de la firme de Redmond. Du côté du Linux, Jim Zemlin, son directeur exécutif, déclarait que Microsoft était "le mieux placé pour collaborer avec la communauté autour de l’open source pour amener des expériences mobile et dans le cloud à plus de personnes". 

À vrai dire, pour beaucoup de médias, la nouvelle a surtout résonné comme une bonne blague.

Et pourtant, même si Steve Ballmer, successeur de Bill Gates au poste de CEO, qualifiait il y a encore 15 ans Linux "de cancer", cette annonce ne fut pas si surprenante. Satya Nadella, arrivé à la tête de l’entreprise en février 2014, est très vite apparu comme bien moins réfractaire que son prédécesseur au logiciel libre. Pour Frédéric Aatz, directeur de la stratégie interopérabilité et open source chez Microsoft France, "cette ouverture est en réalité antérieure de plusieurs années à l’arrivée de Satya [Nadella]. Ce qui a vraiment accéléré les choses, c’est l’apparition du cloud". 

"Ce qui a vraiment accéléré les choses, c’est l’apparition du cloud"

Effectivement, si l’ouverture de Microsoft au monde du "libre" est franche depuis 2014, comme l’a démontré la mise en place d’une formation permettant de décrocher une certification sur Linux ou encore l’intégration des équipes MS Open Technologies dans les bureaux de Redmond, dès le début des années 2010, Microsoft a tenté des rapprochements : en créant MS Open, justement, nouvelle structure totalement dédiée à l’open source, mais aussi en commençant à participer activement aux comités de standardisation.

Malgré toutes ces preuves d’amour données à Linux et l’open source, certaines voix sceptiques s’élèvent encore. Après tout, Microsoft fait toujours payer des licences aux fabricants Android et n’a pas pour autant arrêté de développer des programmes propriétaires, qui constituent encore la grande majorité de ses produits. "Mais qui peut vraiment se plaindre de l’interopérabilité ?", s’interroge Mathieu Nebra, fondateur de l’école de code en ligne OpenClassrooms et auteur d’un livre de formation sur Linux. "Évidemment que Microsoft y trouve des intérêts stratégiques, mais il ne faut pas oublier que c’est une grosse entreprise. En tous cas, moi, je ne vois aucun problème à cette alliance. Même s’il y a encore 5 ans, je n’aurais sûrement pas dit ça…"

La guerre du cloud

On imagine aisément qu’aujourd’hui, à l’heure où le système d’exploitation mobile Android fait tourner la quasi-totalité des smartphones dans le monde, il ne serait pas très mature de s’ériger en ennemi de l’open source. Mais que gagne vraiment Microsoft à endosser ce rôle de membre Platinum à la Linux Foundation ?

"Une manière symbolique de montrer qu’on a changé"

Une nouvelle image d’abord, plus respectueuse du vaste univers que représente désormais le logiciel libre, mais aussi un certain poids dans ce dernier. "Pour nous, cette prise de position importante chez Linux est aussi une manière symbolique de montrer qu’on a changé, et que l’on est surtout sérieux sur le sujet", rapporte Frédéric Aatz. "Le combat est derrière nous, la hache de guerre enterrée, et il est temps pour Microsoft d’apporter sa pierre à l’édifice open source."

Mais cette union officialisée n’est pas qu’emblématique. À l’heure actuelle, les infrastructures cloud de Google et d’Amazon reposent en grande partie sur Linux. Chez Microsoft, on rapporte que près d’un tiers des machines virtuelles provisionnées sur Azure – sa plateforme de service cloud – tournent sous Linux. Il faut surtout rappeler que le système d’exploitation libre est aussi intimement lié à l’une des plus grandes innovations de ces dernières années dans le monde du cloud : celle du container Docker, sorte de machine virtuelle légère qui repose sur des éléments Linux et qui a permis d’étendre la flexibilité et la portabilité d’exécution d'une application.

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En bref, Linux a un bon temps d’avance dans la bataille du cloud. Et ça, Microsoft ne le sait que trop, lui qui a décidé de faire du fameux nuage l’un de ses meilleurs chevaux. Il s’agirait surtout cette fois de s’assurer une bonne place dans la compétition, et de ne pas reproduire les erreurs faites dans le secteur du mobile, avec Windows Phone… S’allier avec les meilleurs s’est justement souvent avéré être une stratégie gagnante. "Le fait d’intégrer le board, c’est aussi pour nous un moyen de monter d’un cran en matière d’influence. On va pouvoir fédérer autour de projets, tenter de les mener à bien, et réfléchir pour de bon avec tout le monde", conclut Frédéric Aatz.

Et pour Linux ?

Un nouveau visage, une nouvelle influence et surtout, une place au soleil : les avantages à tirer d’une telle alliance sont plutôt limpides pour le géant de Redmond. Mais pour Linux ? Pour Mathieu Nebra, les gains sont tout aussi palpables : "De l’argent, pas mal d’argent, du prestige et de la visibilité. Et ils ont raison de ne pas s’en priver."

Pour devenir membre Platinum, Microsoft a en effet dû s’acquitter de la somme de 500 000 dollars, comme l'ont déjà fait IBM, Intel ou Samsung. Et il est vrai qu'avec des représentants de cette trempe en son coeur, la Linux Foundation a forcément plus de chances de voir certaines de ses initiatives aboutir.

Mais après tout, quel mal y a-t-il aujourd'hui à se marier sous contrat ? 

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