Adobe, Microsoft, qui sera le prochain ? Depuis deux ans, ces géants de l'informatique se lancent dans les formules abonnement. L'utilisateur n'est plus un propriétaire des logiciels mais un abonné. Cette généralisation du cloud pose des questions.

Elles risquent bien de devenir "vintage". Les fameuses boîtes de logiciels créatifs Adobe Creative Suite, que l'on pouvait prendre dans nos mains, sont désormais remplacées par des abonnements, disséminés dans le cloud (en français, le nuage informatique).

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Ainsi, depuis le 30 mai 2014, les utilisateurs de Photoshop, Illustrator et InDesign doivent souscrire à un abonnement Creative Cloud (Adobe CC). Pour la société Adobe Systems, ce changement de modèle économique permettrait d'enrayer le piratage, mais aussi empêcher la vente de licences en seconde main.

Le cloud, ce mot aérien qui connote la légèreté et le positif

Sur le papier, les avantages pour le client sont présentés comme nombreux : mises à jour automatiques et plus fluides, stockage en ligne qui évite d'avoir tout sur son ordinateur, possibilité de rompre le contrat dès que l'on n'a plus besoin des services en question... Sauf que la réalité est moins simple et certaines questions méritent d'être posées. Car derrière une apparente évolution de nature de service se cache en réalité un véritable changement de paradigme. De quoi la "cloudisation" du monde est-elle le nom ?

Abonnés à vie

Tout à coup, au lieu d'être en possession d'un programme que l'on installe en local sur son ordinateur (que ce soit après l'avoir payé, acheté en seconde main, ou – soyons honnêtes –piraté), l'utilisateur est forcé de devenir... un abonné à vie.

L'argument avancé : plutôt que de casser sa tirelire pour acheter une licence puis procéder à de ponctuelles mises à jour payantes, l'utilisateur souscrit à un abonnement qu'il peut rompre (avec toutefois des mensualités plus chères s'il ne s'engage pas sur une année entière) et bénéficie automatiquement des correctifs apportés aux services. Un confort d'usage qui peut être séduisant, surtout pour ceux qui trouvent les procédures d'installation et craignent de faire bugger leurs machines. Ne rien avoir en local, c'est aussi pouvoir accéder aux logiciels depuis n'importe où. Un vrai sentiment de liberté...

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Sauf que cette liberté est évidemment une liberté sous conditions. Car externaliser nos données sur des serveurs distants et dépendre d'un contrat ne profite pas à tous les utilisateurs. Pour des raisons évidentes, la flexibilité n'intéressera que les utilisateurs temporaires : par exemple, ceux qui auraient besoin de Photoshop uniquement le temps d'un projet. Mais ce n'est pas le cas de la majorité des utilisateurs, qui se servent de ces logiciels au quotidien et sur une longue durée. Pour ceux-là, le remplacement de la licence permanente par un abonnement à vie n'est pas forcément avantageux. 

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Capture d'écran

Car pour conserver le droit de modifier des anciens fichiers propriétaires créés avec les logiciels d'Adobe, il faudra désormais maintenir son abonnement.

Seuls les grands comptes sont avantagés

En fait, souscrire au Creative Cloud à vie n'est rentable que pour ceux qui ont besoin de la totalité des outils – en général, des salariés de grosses structures. Sur le site alpha-numerique.fr, l'ingénieur Patrick Moll a réalisé plusieurs graphiques afin de comparer les coûts selon l'abonnement au Creative Cloud et l'achat des différentes licences (Master, Premium, Design & Web Standard ou logiciel seul).

Voici le graphique comparant l'abonnement à la suite standard :

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alpha-numerique.fr

La courbe marron correspond au coût d'une Suite Standard si vous n'êtes pas déjà client (elle démarre sur un achat plein tarif). La courbe en gris foncé correspond au coût d'une Suite Standard si vous êtes déjà client (elle démarre sur une mise à jour). La courbe bleu clair correspond au tarif normal du Creative Coud. Les courbes orange et grise tiennent compte des réductions octroyées la première année d'abonnement.

Exit la licence permanente, place à l'abonnement

Et Patrick Moll d'analyser : "Ce que montrent en premier lieu ces graphiques, c'est qu'Adobe a calibré son offre sur les besoins des grands comptes qui sont les seuls non-perdants financièrement. Tous ceux qui n'ont pas besoin de la totalité des outils du Creative Cloud sont perdants, et le sont d'autant plus que leurs besoins – ou leurs moyens – sont limités. Au fond du seau on trouve les photographes qui n'ont besoin que de Photoshop, les maquettistes qui ne veulent qu'InDesign, etc."

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"Il existe une formule Creative Cloud pour chaque entreprise et chaque utilisateur", promet Adobe sur son site Internet. Mais dans le détail, on observe que la grille de tarifs est tournée de façon à décourager la souscription aux logiciels seuls, et donc, à pousser à l'abonnement au Creative Cloud complet. Dans les faits, certains utilisateurs qui n'avaient besoin que de Photoshop et Indesign se retrouvent donc avec une multitude d'autres logiciels qu'ils payent sans en avoir l'utilité.

Après Adobe, Microsoft s'est aussi lancé dans l'abonnement

En matière d'abonnement, Adobe n'est pas seul à amorcer le virage. Microsoft a également lancé Microsoft Azure, son abonnement aux services en ligne. Par exemple, pour utiliser Office sur son iPad, il faut souscrire à un abonnement qui, lorsqu'il prend fin, ne permet plus que l'ouverture des fichiers (et pas leur modification).

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Pour Florian Innocente du site macg.co, le plus gros inconvénient de cette offre est son prix sur le long terme : "Il ne faudra qu'un an et demi d'abonnement pour dépasser le prix de la version boîte Famille et Étudiant et deux ans et demi pour atteindre celui du pack Famille et Entreprise. Mieux vaut alors avoir un usage soutenu de ces logiciels… Si l'on se projette à cinq ans, les presque 500 € payés valent l'achat de trois boîtes Famille et Étudiant ou deux Famille et Entreprise".

Comme dans le cas de l'abonnement Adobe, l'abonnement Microsoft n'est pas particulièrement avantageux d'un point de vue financier pour les utilisateurs individuels qui ont besoin de ces logiciels sur le long terme. En ne profitant qu'aux grandes entreprises ou aux petits utilisateurs périodiques, ces offres lèsent clairement les indépendants qui ont besoin de ces outils dans leur travail et ont un budget serré. Autant dire : le profil-type de ceux qui n'ont jamais acheté de licence ou qui fonctionnent avec une vieille licence.

Risques en matière de sécurité et confidentialité

Stockage en ligne de nos morceaux de musiques, de nos photos, de nos documents : aujourd'hui, l'heure est à la dématérialisation de tout.

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Autrefois stockées sur un disque dur, nos données sont aujourd'hui massivement hébergées en ligne. Techniquement, elles restent d'ailleurs sur un disque dur... mais celui-ci est hébergé dans un centre de données, connecté au réseau. Quid de la sécurité ? De la confidentialité ? Du risque de perdre ses données ?

Souscrire au Creative Cloud n'est rentable que pour ceux qui ont besoin de tous les outils

Car s'il a toujours été possible de se faire pirater, les risques augmentent avec le cloud : au lieu de pénétrer dans un réseau d'entreprise, une personne malveillante pourra désormais se contenter de mettre la main sur les identifiants d'un internaute. De même, en confiant toutes vos données à un réseau, vous courez le risque de les perdre en les effaçant par inadvertance ou en les voyant être supprimés par un tiers, comme c'est le cas de cet artiste qui a perdu 14 ans de travail lorsque Google a supprimé son blog sans explication.

Mais croire que le cloud computing est une nouveauté serait un leurre. En réalité, par le simple fait d'avoir une boîte de messagerie en ligne ou encore un profil sur un réseau social, on confie des données susceptibles de disparaître ou d'être volées à tout moment.

L'ère de la dématérialisation de tout

Pourtant, le cloud, mot aérien qui connote la légèreté et le positif, est partout présenté comme un progrès. Et pour ne pas totalement lui jeter la pierre, reconnaissons que le fait d'avoir accès à ses documents quelque soit l'heure, l'endroit et la machine utilisée, est pour sûr un confort. La vraie question est plutôt de s'interroger sur la généralisation de ce confort : que se passe-t-il si un utilisateur n'en veut pas ? Pourra-t-on réellement le lui imposer ?

De toute façon, les jeunes d'aujourd'hui sont, selon une enquête du quotidien Le Temps, "la génération qui ne veut plus posséder" : "Ils sont nés avec la démocratisation d’Internet et sont devenus consommateurs à la création de l’économie partagée. Pour les digital natives, la voiture n’est plus synonyme de liberté et dans leur Cloud les suivent, aux quatre coins du monde, leurs objets dématérialisés."

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Sans renoncer totalement au stockage de données sur la Toile, l'enjeu est donc de sécuriser comme on le peut sa façon de consommer Internet. Sauvegardes régulières, cryptage, changement de mots de passe sont un début de réponse.

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