On savait déjà la machine capable de battre l’homme sur pas mal de terrains. Mais mercredi soir, c’est une défaite un peu plus symbolique qu’a subi notre espèce.

Un champion du jeu de go, le Sud-Coréen Lee Sedol, s’est incliné face au programme AlphaGo, conçu par la filiale d’Alphabet (anciennement Google) DeepMind. La victoire d’un ordinateur contre un homme à un tel jeu, qui nécessite une approche stratégique, n’est pas une première. En octobre dernier, Fan Hui, l’un des meilleurs joueurs européens, avait déjà perdu une série de matches contre l’engin.

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Seulement voilà, Lee Sedol n’est pas seulement l’un des meilleurs joueurs de go au monde : il est LE meilleur de joueur de go au monde. Et même s’il aura l’occasion de se rattraper avant la fin de la série de parties prévue le 15 mars, le champion sait déjà qu’AlphaGo pourrait bien lui dérober son titre durablement. 

En réalité, les premières victoires d’intelligences artificielles contre de grands performeurs dans leur domaine remontent à près de 30 ans : en 1989, la machine Deep Thought, développée par l’informaticien chinois Feng-hsiung, battait le maître international des échecs, David Lévy. Moins de 10 ans plus tard, l’iconique Garry Kasparov s'inclinait lors d’un match historique contre le superordinateur d’IBM Deep Blue. Au même titre que ces succès technologiques, l’exploit d’AlphaGo restera assurément dans les annales, pour la simple raison que le jeu de go est, pour un robot, bien plus complexe que les échecs.

Mimer l’homme pour le surpasser 

Plus surprenant encore que cette victoire en elle-même, sa précocité. "On ne s’attendait pas à ce que ce progrès se fasse si vite. On tablait encore sur une dizaine d’années de recherches", explique Tristan Cazenave, professeur au Lamsade, une unité de CNRS intégrée à l’université Paris-Dauphine et auteur d’un ouvrage sur l’intelligence artificielle. C’est grâce à la méthode du deep learning, dont DeepMind s’est fait la grande spécialiste, qu’AlphaGo est parvenue à ses fins. Cette approche, largement inspirée de la neuroscience et basée sur la techno-reconnaissance, lui a en effet permis de reproduire les comportements des meilleurs joueurs, observés auparavant, et de les réajuster en fonction des différentes situations auxquelles il allait se retrouver confronté. 

A.I. Gif

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Les machines deviendraient-elles plus intelligentes que les hommes ? "On peut dire que dans certains domaines bien précis, oui. La machine peut avoir conscience de sa mécanique interne, et donc corriger ses erreurs, mieux que nous", poursuit Tristan Cazenave. Ce bond en avant technologique ne peut que donner raison au futurologue américain Raymond Kurzweil (engagé en décembre 2012 par Google pour poursuivre ses recherches sur l’intelligence artificielle), qui estime que le rythme du changement technologique s’accélère tant que, d’ici à une cinquantaine d’années, la nature même de l’homme viendra à changer. 

Bientôt de super-humains ?

Et si cette mutation, elle aussi, arrivait encore plus tôt que prévue ? Début février, une étude publiée dans la revue Frontiers in Human Neuroscience révélait que des chercheurs basés en Californie étaient parvenus à améliorer les aptitudes intellectuelles de sujets humains grâce à de la stimulation transcrânienne. Plus concrètement, l’équipe affirme avoir mis au point un stimulateur capable d’alimenter directement le cerveau humain en informations, et donc de lui faire intégrer en un court laps de temps de nouvelles compétences. Le voilà donc, notre post-humain. 

Le département américain de la Défense, qui, forcément, lorgne sur ces technologies d’améliorations du cerveau et du corps humain (imaginez un peu les avantages d’une armée de mutants), jouerait d’ailleurs un rôle moteur dans l’accélération de ce type de recherche.

"Attention à ne pas reporter notre responsabilité sur des machines" 

Sans surprise, toutes ces avancées suscitent des craintes, notamment dans le milieu scientifique. Récemment, une pétition contre l’utilisation de l’intelligence artificielle pour les armes autonomes a même été lancée et massivement signée dans le secteur. Souvenons-nous des mises en garde du physicien Stephen Hawking, de Bill Gates ou d’Elon Musk, fondateur de Tesla et de SpaceX, sur le développement de super-intelligences artificielles. L’entrepreneur, pourtant précurseur dans le domaine des nouvelles technologies, avait été jusqu’à déclarer qu’elles représentaient "la plus grande menace pour l’humanité".

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Mais pour Jean-Paul Baquiast, écrivain scientifique français et auteur, entre autres, du "Paradoxe du Sapiens : êtres technologiques et catastrophes annoncées", les progrès en matière d’intelligence artificielle ouvrent avant tout "de formidables perspectives pour l’homme". À condition de la faire tomber entre de bonnes mains : "Avec la robotique militaire, les voitures autonomes ou les drones qui peuvent, eux aussi, être dotés de système de décision, nous avons déjà atteint un seuil. Attention à ne pas reporter notre responsabilité sur des machines, alors que nous en avons encore le contrôle. Si nous voulons créer des transhumains, il faut surtout se poser les bonnes questions, et faire en sorte que ces avancées ne bénéficient pas qu’à une infime partie de la population, comme c’est déjà le cas pour les richesses de cette planète." 

Avant d'en arriver à utiliser AlphaGo – ou ses prochains petits frères – comme une extension de notre cerveau, attendons tout de même de voir s'il parvient à vaincre à nouveau Lee Sedol lors de la deuxième manche du match, prévue ce jeudi à 5 heures du matin (heure française). Pour les plus matinaux – ou attentifs à notre avenir – le livestream est ici

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