Dans le milieu des nouvelles technologies et a fortiori dans l’univers du hack, de la cybersécurité, les femmes semblent rares. Pourtant, elles existent... et ne ressemblent pas toutes à Rooney Mara dans “Millenium”.

De l’autre côté de l’Atlantique, cachées derrière leurs pseudonymes, @SecuriTay est une experte en cybersécurité très suivie et @Isislovecruft est développeuse chez Tor. En France, Sophie Viger est directrice de la Web@cademie, une formation gratuite qui s'adresse aux jeunes filles et garçons déscolarisés passionnés par l’informatique. Amira Lakhal, elle, est développeuse chez Valtech Techno. Chloé Bonnet, spécialiste en open-data, a cofondé l’agence FiveByFive.

SecuriTay est un compte Twitter très populaire, tenu par une spécialiste de la cybersécurité.

Ce ne sont que des exemples. Spécialistes des réseaux, programmeuses, expertes des systèmes : elles évoluent dans un environnement très masculin où initiés et passionnés mâles de la première heure leur offrent parfois peu de terrain, entre présomption d’incompétence et machisme.

Un milieu masculin… qui a un jour été très féminisé

Il faut dire que les clichés ont la vie dure : le hacker (ou le développeur) de base serait un jeune trentenaire, blanc, hétéro, classe moyenne. Une passion masculine, les ordinateurs ?

Début des années 1980 pourtant, nombreuses ont été les étudiantes à se lancer dans l’informatique. Mais très vite, le secteur s’est masculinisé. Isabelle Collet, auteure d’une enquête sur la désaffection des étudiantes pour l’informatique, fait remarquer : “Le nombre total de filles se destinant à l’informatique n’a pas tellement varié sur toutes ces années. Mais, à mesure que de nouvelles formations se sont ouvertes, ce sont les garçons qui s’y sont massivement engouffrés.”

Pour résumer : ce n’est pas que les filles n’aiment pas l’informatique, mais il faudrait plutôt comprendre pourquoi “la passion pour la maîtrise de l’ordinateur, depuis le début des années 1980, a surtout touché les garçons”.

Une division qui commence à l’adolescence

Pour expliquer ce phénomène, il faut sans doute revenir à la division genrée de l’adolescence : au début des années 1980, c’est en général aux garçons que l’on a le plus facilement offert des gadgets techniques. Ce sont donc eux qui ont massivement bénéficié de la popularisation des micro-ordinateurs, alors que dans les années 1970 l’ordinateur était plutôt perçu comme féminin... car lié à la bureautique.

“Culturellement, notre civilisation favorise chez les filles des qualités comme l'empathie, la gentillesse, le souci d'autrui; au détriment du calcul, de la capacité d'abstraction qui sont des caractéristiques connotées plus masculines. Or, le développement informatique semble être un milieu froid, avec peu d'échanges, où on est tourné vers son ordinateur, et qui nécessite surtout des compétences en calcul, abstraction etc. Donc un milieu masculin”, analyse Sophie Viger, directrice de la Web@cademie

Ainsi, alors que les métiers du secteur tertiaire de type secrétariat n'ont eu aucun mal à être féminisés, il n'en est pas de même pour les formations dites "techniques" de code et de réseaux.

Présomption d’incompétence

Si historiquement les jeunes hommes ont eu plus facilement accès aux ordinateurs, pas étonnant qu’ils aient été plus nombreux à envisager des études d’informatique, puis ensuite à occuper des postes importants dès les années 1990. Et pour les femmes qui se lancent aujourd'hui dans l’aventure, c’est souvent le syndrome de l’imposteur qui domine. Pour réussir dans sa carrière, Sophie Viger est consciente d'avoir eu à “déployer probablement plus d'efforts qu'un homme”. Notamment parce qu’elle redoutait que l'on puisse mettre en doute ses compétences.

“Ah il y a une erreur sur le projet, c’est sûrement [prénom féminin] !”

“Parfois, le chemin m'a été facilité parce que j'étais une "jolie" femme (difficile d'employer le mot "jolie" sans sembler un peu prétentieuse, mais disons que j'étais dans les canons de beauté de l'époque). Même si je n'ai pas joué dans la séduction, des portes ont pu s'ouvrir pour cette mauvaise raison quand d'autres fois le chemin a été plus difficile parce que j'étais une "jolie" femme et que du coup cela jetait des suspicions sur les raisons pour lesquelles j'étais au poste que j 'occupais, à nouveau pour de mauvaises raisons”. Entre les figures caricaturales de l’experte-en-cybersécurité-aux-cheveux-courts-et-forcément-lesbienne et de la-femme-fatale-qui-a-vraisemblablement-couché-pour-réussir, il y a peu de place pour le réel. Et Sophie Viger de résumer : “Dans ce milieu-là, les femmes sont souvent hypersexualisées… ou hyposexualisées”.

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Ed est un prodige du hack, excentrique voire un peu timbré. Son vrai nom est Françoise Appledehli. Car Ed est une fille.

Mais le sexisme n’est pas que dans la présomption d’incompétence. Il passe aussi par un humour plein de clichés : “Il y a la forme implicite de sexisme qui est beaucoup plus répandue et que je rencontre souvent. Elle est intégrée dans les moeurs sous forme d'humour. Combien de fois j'ai entendu "Ah il y a une erreur sur le projet, c'est sûrement Amira !". Ce genre de réflexions est tout à fait révoltant”, regrette la développeuse Amira Lakhal.

Pas de sexisme dans l'éthique hacker

Le tableau n'est pas tout noir. Les questions de parité numérique font leur chemin. Ci et là se développent des initiatives pour valoriser les femmes dans ce milieu. Par exemple, le Chaos Computer Club (CCC) est une des organisations de hackers les plus influentes en Europe. Si le club est à 80% masculin, c’est une femme, Constance Kurz, qui est à sa tête. En 1988, des femmes du Chaos Computer Club ont lancé Haecksen “avec pour objectif de prouver que la créativité technologique n’a pas de sexe”, explique Amaelle Guiton dans son livre “Hackers : Au cœur de la résistance numérique”.

"Avec l'association Duchess France dont je suis l'une des dirigeantes, nous essayons de mettre en avant les femmes dans les nouvelles technologies, de créer des rôles modèles afin de montrer les compétences féminines qui existent et encourager les femmes à se mettre en avant, animer des conférences et devenir à leur tour des modèles à suivre en créant des vocations auprès des filles", explique la développeuse Amira Lakhal.

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Même challenge pour le groupe “Women & Mozilla”; qui cherche à défendre la place des femmes dans le milieu du logiciel libre. “Elles expliquent que sur les salons de discussion ou sur les forums, quand les participants comprennent qu’ils ont affaire à une femme, le discours peut changer du tout au tout”, raconte Maxime Rouquet, le coprésident du Parti pirate français, interrogé dans le livre d'Amaelle Guiton.

Le grand défi pour la "femme tech" sera de ne plus être labellisée comme "femme" pour être défendue... mais comme experte tout court.

Ce sexisme est d’autant plus étonnant que la philosophie de l’esprit hacker exige que seules les oeuvres des hackers soient jugées. Pas les hackers en eux-mêmes. Les critères d’âge, de position sociale ou encore de sexe, ne devraient pas être pris en compte, explique Steven Levy, collaborateur de Newsweek dans “Hackers : Heroes of the Computer Revolution”, texte qui fait figure de manifeste de l’éthique hacker. C'est aussi la raison pour laquelle le grand défi pour la "femme tech" sera aussi de ne plus être labellisée comme "femme" pour être défendue... mais comme experte tout court.

Montrer qu'elles existent...

Finalement, les femmes hackers existent et il faut cesser de les invisibiliser. Ce changement de mentalité pourrait être aidé par la culture populaire. Dans le film Hackers sorti en 1995, Kate Libby (aka Acid Burn) est une hackeuse jouée par Angelina Jolie. Dans la série télévisée "Veronica Mars", Cindy "Mac" Mackenzie est un personnage récurrent qui sait cracker des ordinateurs. Et comment ne pas parler du rôle de Trinity dans la saga Matrix, interprétée par Carrie-Anne Moss ? 

Mais pour quelques personnages féminins spécialisés dans les nouvelles technologies, combien d'autres rôles féminins décrits comme pas à l'aise avec un ordinateur ? La scène est classique : dans les films comme dans les banques d'images en ligne, les femmes sont régulièrement présentées comme des cruches devant les machines ("Une femme regardant un ordinateur avec un Post-It sur le front", "Une femme tient des cordons informatiques emmêlés avec un air accablé").

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En 2014, un livre "Barbie : je veux être ingénieure informatique" avait fait l'objet d'un scandale : "Je m'occupe seulement de la mise en page", dit Barbie en riant. "J'aurai besoin de l'aide de Steven et Brian pour la partie code !" Accusée de sexisme, cette histoire s'est vue amendée par des internautes, avec des nouvelles propositions de scénarios envoyées sur cette plate-forme.

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Barbie

... et les encourager à être plus nombreuses

En attendant, il est important de banaliser la figure de la femme en milieu tech. Cela pourrait passer par une prise de conscience collective que l'univers des nouvelles technologies n'a pas à être si masculin. Hackeur, journaliste et enseignant à Sciences Po Paris, Pierre Romera en est convaincu : "Si je me décris ouvertement comme féministe, c'est par engagement pour l'égalité mais aussi parce qu'en tant qu'homme, je pense assumer une part de responsabilité dans les discriminations que subissent les femmes", explique-t-il.

Il ajoute : "Si une majorité d'hommes dans la tech (mais pas que) admettaient publiquement que ces différences ne devraient pas exister, je suis certain qu'on les dépasserait plus facilement et que plus de femmes seraient attirées par ce secteur. Rien ne peut justifier de telles inégalités aujourd'hui et je trouve qu'il est nécessaire d'afficher mon soutien pour dépasser les clichés sur le féminisme. Ce serait aussi très hypocrite et vain de dénoncer ces discriminations sans reconnaître que je suis féministe puisque le féminisme est par définition un combat pour l'égalité, rien de plus."

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BLOOMBERG / GETTY IMAGES

"Finalement, les femmes déploient plus d'efforts pour mériter leur place sans qu'on leur dise 'Tu as le poste parce que tu es une femme' ou bien 'tu participes à la conférence en tant qu'oratrice parce que tu es une femme'. Oui, les femmes doivent faire leur preuves afin de démentir ces discours", se désole Amira Lakhal. 

En parlant des femmes politiques, Françoise Giroud disait : "La femme serait vraiment l'égale de l'homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente." Pourrait-on élargir le propos en estimant que le milieu des nouvelles technologies ne sera paritaire que le jour où des femmes de niveau moyen seront hackeuses, développeuses ou codeuses ?

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