"De toute façon, je n’ai rien à cacher." Cette phrase, vous l’avez sans doute déjà entendue, peut-être même prononcée, lors de débats sur l’exploitation de nos données personnelles sur Internet.

Pourtant, nul besoin d’avoir commis un triple homicide en 1997 et transformé les corps en granulés à faire manger à son poisson rouge pour s’inquiéter de la marchandisation de nos informations par des grands groupes.

Que Facebook soit au courant de votre orientation sexuelle ou Google de vos recherches sur les heures d’ouverture d’un rade pas loin du XVIIIe n’est pas en soi compromettant. Mais si une information isolée n’est pas nécessairement préjudiciable, un faisceau d’informations, lui, peut vite dresser un portrait-robot de chaque internaute et le transformer en objet vulnérable.

Naviguer sans protection peut vous coûter des fraudes à la carte bancaire et achats effectués via une usurpation d’identité. Ces dommages sont matériels. Mais avez-vous pensé à ce qu’il pourrait se passer si une assurance à laquelle vous aviez prévu de souscrire prend connaissance de vos recherches sur une maladie ? Ou au fait que publier une photo de vos vacances revient à révéler que votre appartement parisien est actuellement vacant ?

Internet et l’illusion de la neutralité

Indignés devant l’oligarchie des médias : nous sommes nombreux à juger intolérable que la majorité des journaux, radios et chaînes télévisées appartienne à une minorité de patrons de presse. Pourtant, alors qu’un sort absolument similaire lui est réservé, Internet échappe souvent à notre esprit critique. De clic en clic, de site en site, de plateforme en plateforme, naviguer sur la Toile peut d’abord ressembler à un grand plongeon dans un monde neutre, ouvert, décloisonné. Il faut en réalité dé-zoomer pour s’apercevoir que les Lagardère, Pigasse et autres Dassault du web ne sont autres que Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft (GAFAM).

L’image est celle de la pieuvre – les acteurs de l’internet sont tentaculaires – : Facebook possède Instagram et WhatsApp. Google dispose de YouTube et des détecteurs de fumée connectés Nest. Skype appartient à Microsoft. Les collusions d’intérêts s’égrènent en chapelet, et pourtant : la critique de ces géants du web peine à dépasser les cercles initiés à la culture numérique. La plupart du temps, elle se limite à une légère méfiance et une sensibilité à la question de la confidentialité des données.

Le chantage à la "meilleure expérience utilisateur"

Il faut admettre que les services proposés par les géants d’Internet sont souvent utiles et bien pensés. Comment se passer d’eux lors qu’ils promettent toujours plus de fonctionnalités, plus de rapidité, plus d’ergonomie ? Sous couvert de confort d’usage, les citoyens et usagers d’internet sont incités réunir toutes leurs données personnelles au même endroit et à machinalement faire confiance à Google Docs, Dropbox, Yahoo ! Groups et consorts. Ainsi, les régulières mises à jour de politique de vie privée sur Facebook finissent souvent par avoir les utilisateurs à l’usure et peu d’entre nous s’inquiètent de la fonctionnalité "Timeline" de Google Maps, qui par défaut garde un historique de tous vos déplacements, sauf si vous avez pensé à la désactiver. Vous savez maintenant comment les photos de votre téléphone se retrouvent légendés de la date et du lieu. A-t-on raison de sacrifier nos données personnelles sur l’autel d’un mode de vie plus commode ?

La concentration d’Internet entre les mains d’un groupe limité d’acteurs favorise une "centralisation de la Toile". "On revient au format Minitel. C’est un peu comme si Google cherchait à racheter tout Internet, et donc à le coloniser", regrette Pierre-Yves Gosset, délégué général de Framasoft. Cette association loi 1901 milite pour un internet "libre, décentralisé, éthique et solidaire" et se trouve à la tête d’une vaste initiative appelée "Dégooglisons Internet". De Framadrop (pour partager des fichiers en toute sécurité) à Framadrive (pour stocker des documents en ligne) en passant par Framapad (pour la rédaction collective en ligne) ou encore Framasphère (pour échanger sans être pisté), le réseau propose une série d’alternatives au géant américain.

carte2015-animation.gif

Bien sûr, les services libres ne présentent pas des interfaces toujours aussi agréables que celles de leurs homologues privés. Mais lorsque l’on demande à Pierre-Yves Gosset si ces initiatives ont sérieusement vocation à déboulonner le géant américain, il n’y a pas d’angélisme qui tienne : "Puisque cet objectif n’est pas crédible, nous voulons au moins montrer qu’un autre Internet est possible."

Le libre et la tomate bio

Pour Framasoft, qui ne se veut ni donneur de leçon ni excluant, militer pour qu’un autre Internet existe revient moins à convaincre tout le monde de quitter Google qu’à informer les gens sur son hégémonie. "Ensuite, on part ou on reste. Mais le plus important est que le choix se fasse en toute connaissance de cause".

De son propre aveu, Pierre-Yves Gosset est "technophile". "Je vous parle d’ailleurs depuis mon smartphone sous Android", lance-t-il volontiers. "En conférence, on dit souvent : 'Levez la main, les gens qui ont un compte Gmail.' En général, c’est le cas de trois quarts de la salle. Alors bien sûr, l’interface Gmail est très lisible. Mais c’est intéressant pour les personnes de l’auditoire de se rendre compte de cette supériorité numérique. Ça leur fait se poser des questions".

"Un logiciel libre, c’est comme une tomate bio. On ne peut pas forcer tout le monde à ne manger que ça, mais quitte à ce qu’il consomme des tomates industrielles à côté, il faut au moins qu’il soit au courant qu’elles ont poussé sous une serre en Espagne", poursuit le délégué général de Framasoft. Et de filer la métaphore : "Un des grands chantiers sur lesquels on travaille, c’est la multiplication des hébergeurs partout en France. On n’a pas envie que les tomates bio ne soient livrées qu’à un seul endroit du pays. On veut faire des AMAP. Pour essaimer ces bonnes pratiques."

Le C.H.A.T.O.N.

Fin 2016, le web français pourra donc compter sur le C.H.A.T.O.N., le Collectif des hébergeurs alternatifs, transparents, ouverts, neutres et solidaires. "Framasoft ne veut pas devenir ce qu’il critique : hors de question de centraliser tous nos services libres. Dans l’idée, il faudrait pouvoir créer des antennes relais locales, avec d’autres acteurs porteurs de cette idée d’internet sans actionnaire, sans publicité."

L’association est actuellement en discussion avec une trentaine d’interlocuteurs en France. "En l’état, l’emprise de Google sur internet revient à avoir La Poste en France, à ceci près que cette poste-là a le droit d’ouvrir tous les courriers", explique Pierre-Yves Gosset. "Nous voulons donc délocaliser : ainsi, un Lyonnais pourrait choisir d’avoir recours à des services en ligne libres et hébergés sur sa ville."

Finalement, nos vies numériques méritent un débat plus intelligent que le simple manichéisme qui consisterait à dire qu’il y a d’un côté les vies prisonnières de Google, et de l’autre, les vies ascétiques et abonnées à un web libre mais moins fonctionnel. Si vous pouvez opter pour un service libre, faites-le. Si vous êtes attachés à un service proposé par un géant américain, renseignez-vous sur l’usage qui est fait de vos données personnelles et restez avertis. Ne vous découragez pas non plus en vous disant "foutu pour foutu, si je suis sur Gmail, autant utiliser Google Drive". Adopter une navigation neutre et libre ne s’apprend pas en un jour. Sur le réseau Framasoft en tout cas, nombreux sont déjà les convaincus. "On a déjà près de 300 000 documents partagés sur Framadrive… Quand à vous dire combien d’utilisateurs uniques il y a exactement, je ne peux tout simplement pas : on ne traque pas les visites", ajoute Pierre-Yves Gosset. Bien évidemment, on s’en serait doutés.

Quelque chose à ajouter ? Dites-le en commentaire.