De la musique électronique mais avec des sons d'objets de la vie quotidienne. Jacques fait danser la jeunesse qui aime la techno comme les amateurs de bruitisme. "Je suis booké en concert, en club et en musée", nous dit-il. Pas étonnant... Rencontre.

"Internet, c'est hyper pratique", acquiesce-t-il lorsqu'on lui parle de son Facebook Live de 10 heures d'impro sur la webradio new-yorkaise A Lot Radio. Allongé près de sa calebasse de maté et de ses biscuits industriels, Jacques, coiffé de sa reconnaissable tonsure sur laquelle il a exceptionnellement flanqué une casquette (comme lorsqu'il va à la banque), affiche une certaine bonhomie. Un air flegmatique qui ne l'empêche pas pour autant de consciencieusement formuler des réponses précises à toutes nos questions. Vendredi 28 juillet, le musicien est sur la côte normande, au festival Cabourg Mon Amour. Mashable FR l'a rejoint quelques heures avant son live, pour discuter.

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"Ce qu'il s'est passé ce jour-là, à la radio, en vidéo et sur Internet, c'était d'abord ce qu'il se passait dans ma tête", raconte celui qui aime beaucoup travailler en impro. "Dix heures, c'est long ?", lui demande-t-on. "Pas plus qu'un shift de travail. Les gens ont appelé ça une performance, mais je n'ai fait que travailler. Comme un serveur ou un chauffeur de bus", note-t-il, en toute humilité. "Le concept, c'était de se servir de toutes ces technologies pour réussir à composer, et au même moment, enregistrer, me faire mixer, tout uploader en ligne et diffuser", explique-t-il. "C'est un truc que je pourrais tout à fait faire dans une salle de concert également. Mais avant de me lancer, j'ai préféré tester ça dans un studio".

Compositeur de morceaux construits à partir de bruits d'objets de la vie quotidienne ou glânés sur Internet, Jacques Auberger (c'est son état civil) a récemment connu une ascension fulgurante. Ce Strasbourgeois d'origine qui vivait encore dans des squats il y a quelques années égrenne aujourd'hui les dates de concerts et passe sur France Inter.

Tout en s'amusant avec le bruit que fait une pièce de 2 euros sur le bouchon d'une bouteille isotherme, il poursuit : "J'ai aussi d'autres idées pour utiliser Internet dans ma musique. Il se trouve qu'avec la démocratisation de la fibre, on pourra peut-être faire de la musique d'une nouvelle façon encore. Une technique qui serait pas loin de la façon dont on peut déjà faire de la musique, sauf qu'elle transcenderait la distance géographique." "On pourrait envisager un concert pendant lequel les musiciens seraient chez eux ou ailleurs, mais en tout cas connectés en temps réel avec moi. Chacun pourrait me proposer des mélodies, des éléments musicaux ou des arrangements. Moi je les écouterais dans mon oreillette, et si elles m'intéressent, je pourrais les utiliser en direct dans mon concert", se réjouit le jeune homme de 25 ans. Avant de proposer un parallèle entre le crowdfunding et cette pratique, qui serait une forme de "crowdsounding".

Faire de la musique une éternelle performance et un réservoir à morceaux uniques, c'est déjà ce que Jacques fait pendant ses lives : pendant qu'il se branche à une radio locale dont il va déformer les sons jusqu'à les laisser influencer ses rythmes, le musicien triture d'autres bruits sur scène, dont certains créés avec des objets ramenés pour l'occasion. Si bien qu'aucun concert ne ressemble à un autre. "Je les enregistre tous et je les écoute après coup. Une fois sur cinq, je suis déçu du résultat, mais c'est le jeu. Quand on ne prépare rien à l'avance, on se laisse surprendre par un résultat. Je pense que les gens ont ça en tête lorsqu'ils viennent me voir jouer. Ils savent qu'ils ne vont pas découvrir des morceaux finis, mais un processus en action", décrit-il. "Au fond, je préfère voir un mec qui se foire qu'un mec qui fait tout le temps la même chose...", lance-t-il, songeur, "Tu vois ce que je veux dire ?"

Sa chanson la plus connue, "Dans la radio", que l'on retrouve sur son EP "Tout est magnifique" peut autant plaire à des amateurs de bruitisme (une famille déjà large) qu'à la jeunesse festivalière qui aime danser sur de la techno. La lui demande-t-on en concert ? "Ça peut arriver, et dans ce cas, j'appuie sur un bouton et je la passe. Mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus intéressant à voir...", fait-il remarquer. "Je m'adapte à mon public selon l'endroit dans lequel je suis. En club, je vais forcément faire un truc plus dansant qu'en concert l'après-midi", se réjouit celui qui s'estime heureux d'être booké autant en festival qu'en vernissage d'expo.

"Casser la barrière entre la musique et le son"

"Tout le monde utilise de l'acoustique et de l'électronique. C'est ce que je fais et j'en parle peut-être plus que les autres... Mais je ne me sens pas si éloigné d'un procédé classique", estime Jacques, lorsqu'on l'interroge sur l'originalité de sa démarche. "Je fais de la récup' de sons, c'est vrai, surtout que j'accumule beaucoup d'objets pour essayer de trouver des sons inédits. Mais tous les musiciens font de la récup' de sons à leur manière", ajoute-t-il en faisant référence aux samples (en particulier) et à l'inspiration que chaque artiste va trouver dans ce qu'il écoute lui-même (en général). "La seule vraie différence (qu'il a avec d'autres artistes, NDLR), c'est la volonté de faire de la musique instantanément produite et instantanément rendue, tout en utilisant des objets en live là où d'autres utiliseraient des enregistrements".

Le bruit des objets, voilà la pièce maîtresse de toutes les constructions musicales qui émanent de l'esprit de Jacques. "Ensuite, j'agrémente avec du numérique" Parce que les synthés sont trop chers et, de son propre aveu, trop compliqués pour lui, Jacques a commencé en bidouillant. L'occasion pour lui aujourd'hui de "casser la barrière entre la musique et le son" et de s'amuser avec tout ce qui lui tombe sous la main. "J'aime quand, lorsque tu écoutes un morceau, tu te dis 'mais ça, c'était un son de la musique ou un bruit de la pièce ? J'aime ce genre de bug", raconte-t-il. 

Pour travailler sa matière, l'artisan a plusieurs outils : un micro électrostatique qui permet d'enregistrer l'activité électrique des objets électroniques, "ce qui est drôle à tester sur le bruit d'une visseuse, pour régler un pitch à partir de son escalier de puissance", des micros piezos, qui font la taille d'une pièce de monnaie et permettent de transformer la vibration sonore contenue dans une matière, ou encore – son dernier jouet – un hydrophone, qui lui permet d'enregistrer le bruit sous l'eau. "La musique, c'est une histoire d'âme qui ressort du son. Pas une question d'instruments de musique. Plutôt une question de sélection, de texture, de vibration et d'attention", résume-t-il. De poésie aussi, a-t-on envie d'ajouter en l'écoutant.

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