Mansplaining, manspreading, manterrupting... En inventant des mots, le féminisme permet de désigner collectivement de trop fréquentes situations. Mashable FR fait le point sur cette nouvelle terminologie... et propose d'y ajouter d'autres termes.

"Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde", disait Albert Camus. Et nommer des concepts qui n'avaient pas encore de nom, c'est ouvrir la possibilité à tous de s'en saisir et d'en discuter, dirait le féminisme.

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Mansplaining, manspreading ou encore manterrupting : ces dernières années, une nouvelle terminologie anti-sexiste est née. D'abord plutôt confidentielle, on la retrouvait surtout sur les blogs spécialisés ; depuis, certains médias grands publics n'hésitent plus à s'en emparer. Vous êtes un peu perdus ? On fait le point avec vous. Et on propose même d'en créer de nouveaux.

Les termes déjà existants

1. Mansplaining

Ce terme est apparu en 2008 à la suite du témoignage de la romancière Rebecca Solnit, qui expliquait dans le LA Times comment un homme lui avait tenu la jambe pour lui parler d'un livre sans jamais lui laisser l'occasion de lui dire... qu'elle en était en réalité l'auteure. Si le mot n'apparaît pas sous la plume de l'écrivaine, il est en revanche inventé la même année, sur Internet.

Le mansplaining, c'est toutes ces fois où vous n'avez absolument pas sollicité l'aide intellectuelle de qui que ce soit mais où vous vous êtes retrouvée prise au piège des gesticulations verbales d'un homme qui s'est senti investi d'une mission : celle de vous rendre moins idiote. Mais le mansplaining, c'est aussi ces moments où vous décrivez une situation propre aux femmes, et où un homme de l'assemblée cherche absolument à vous interrompre pour vous livrer sa toute personnelle analyse de la plus haute importance, par exemple à propos de harcèlement de rue ("Non, ce n'est pas parce qu'il était 3h du matin et que vous étiez dans une ruelle sombre qu'on doit retirer à cet homme le droit de venir te parler") ou de cycle menstruel ("Boarf les règles, ça peut pas être si douloureux que ça... Je ne pense vraiment pas...").

Est-ce que les femmes insistent pour dire aux hommes qu'il est impossible qu'un coup de pied dans l'entre-jambe leur fasse si mal ? Non. Car les femmes ne possèdent pas de testicules et ne peuvent pas parler à la place de ceux qui en ont. CQFD.

2. Manspreading

Tiens, puisqu'on parle justement de testicules... Restez là, ne bougez pas, continons sur le même sujet : est-ce parce que les hommes en ont de si volumineuses qu'ils sont incapables de s'asseoir sur un strapontin de bus autrement qu'en écartant les jambes au maximum ?

Pour le mythique Urban Dictionnary, qui offre des définitions de mots ou d'expressions d'argot anglophone, le manspreading désigne cette situation dans laquelle "un mec s’assoit et prend beaucoup de place avec ses jambes, qu'il ouvre en un large V".

En France, le mot est popularisé par la mise en ligne d'un Tumblr, "Men taking up too much space on the train" ("Ces hommes qui s'étalent trop dans le wagon"). Il n'en fallait pas plus pour que les femmes s'aperçoivent elles aussi d'une réalité millénaire : oui, dans le métro ou dans le bus, trop d'hommes font comme s'ils étaient assis sur une chaise de camping à boire des bières. Et trop de femmes se retrouvent à devoir croiser les jambes, se serrer contre le rebord de leur siège et essayer de prendre le moins de place possible.

3. Manterrupting

C'est la contraction entre man et interrupting. Ce mot désigne le fait de se faire couper la parole en public par un homme, empressé de voler le mic. Glen Mazzara, le producteur de la série américaine "The Walking Dead", explique avoir observé le phénomène par lui-même lors d'ateliers d'écriture : "J’avais recruté deux femmes, mais pendant les réunions, elles restaient silencieuses", expliquait-il au magazine ­Fortune en 2016. Quand je leur ai demandé pourquoi, elles m'ont répondu : "Regarde un peu ce qu'il se passe lorsque l'on veut prendre la parole..." Et en effet, chaque fois qu’elles essayaient de développer une idée, un homme les interrompait, parfois même pour finalement s'approprier leurs idées. 

Ce genre de situation oblige souvent les femmes à soit finir par se taire, soit devoir rappeler à l'ordre ("Tu peux me laisser finir ?"), ce qui n'est pas une situation agréable non plus. Pour éviter que l'incident ne se reproduise, Glen Mazzara a eu une idée : la règle du "no interruption". "Lorsque quelqu'un prend la parole pour présenter son projet, tout le monde doit l'écouter. Ce n'est que lorsqu'il a terminé que l'on peut le critiquer si besoin, que la personne soit un homme ou une femme".

Les termes qu'on vous propose d'adopter

4. Manshelping

OK, ce terme-là n’existe pas (encore), on l’a inventé. Mais il va forcément pour rappeler des situations que vous avez déjà vécues. Le manshelping, comme son nom l'indique, c’est lorsque ce collègue offre son aide pour porter vos affaires pour aller en salle de réunion alors que vous avez juste un sac, un café et un porte-documents dans les mains. Ou cet ami qui ne vous donne que les plus petits cartons les plus légers lors d’un déménagement parce que "attends, avec celui-là tu vas te faire mal".

Alors oui, on comprend bien que ça part d’une bonne intention, mais ce n’est pas toujours agréable d’être prise pour un petit oiseau sorti du nid qui craint de s’abîmer un ongle au moindre mouvement.

5. Mansjoking

Ce mot-ci n’a pas non plus été encore formellement défini. Pourtant, il désigne parfaitement une situation qui arrive souvent. Le mansjoking (de l'anglais joke = blague), c'est un peu l’équivalent, pour les blagues sexistes, de celui qui fait une blague raciste tout en précisant qu’il rigole (ça va, il a "un ami noir"). Comme quand votre pote vous lance un : "Qu’est-ce qu’y’a, t’es de mauvaise humeur, t’as tes règles ?", suivi d’un rire bien gras imitant celui de l’archétype du macho. Mais voilà, cette blague, il s’est quand même senti obligé de la faire, même sous couvert d’ironie, normalisant au passage encore un peu plus ces discours-là.

6. Manscorting

Si ce terme de notre création est peut-être moins transparent étymologiquement parlant, vous allez tout de suite comprendre : vous êtes une femme, vous avez eu une grosse journée de boulot, il est 21h30 et vous décidez de vous arrêtez, sans pour autant prendre la peine de convier vos meilleurs potes, au bar en bas de chez vous pour le "demi de la détente". Au moment de vous servir, le serveur ne peut s'empêcher de tirer une petite moue : "Bah, elle est toute seule la demoiselle ?" Euh, oui. Comme ce monsieur là-bas, à vrai dire, quel est le problème ? Et puisque c'est votre jour de chance, un type vient s'assoir à côté de vous et commence à vous draguer, partant d'une principe qu'une jeune femme seule est forcément disponible (et peut-être même "là pour ça"). 

Évidemment, cette situation n'a rien de systématique, mais que celle qui n'a jamais eu le sentiment d'être étrangement regardée le jour où elle a décidé de s'accorder une bière au bar en solo nous jette la première pierre. Vous l'aurez donc compris : "man-scorting", du verbe "escorter". Comme si une femme, dans certains lieux ou situations, se devait de l'être systématiquement.

7. MansBROing

Ah, on est sûres que vous nous voyez venir, avec ces trois petites lettres en capitales. Soyons franches, le comportement auquel il fait référence est peut-être l'un de ceux qui nous agace le plus, dans le fond, tant il est banal. Le mansBROing, c'est cette manie qu'ont certains mecs de ne JAMAIS saluer ou s'adresser directement aux filles présentes dans une pièce lorsqu'ils en passent la porte. Et même si la plupart s'auto-corrigent très vite, par un regard ou une petite blague en guise de repentance, il n'empêche que leur(s) premier(s) interlocuteur(s) restera-(ont) toujours un/des mec(s).

"Salut, mec". EH OH, ON EST LÀ AUSSI. 

– Par Marine Benoit, Émilie Laystary et Louise Wessbecher.

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