Pourquoi partir loin quand il y a tant à découvrir près de chez soi ? Originaire d'Aulnay-sous-Bois, Wael Sghaier voyage en Seine-Saint-Denis. Avec son reportage, il veut montrer l'autre face du 93, celle qui reste dans l'angle mort des médias.

"Ce soir, on m'a proposé un bungalow au chapiteau de la Fontaine aux images, à Clichy-sous-Bois. Je ne sais pas encore où je dors dans deux jours, mais je serai sûrement vers Romainville. Demain en tout cas, je vais à Stains, je dois visiter une entreprise d'insertion, voir le clos Saint-Lazare puis faire de la pêche à Bondy."

Discuter avec Wael Sghaier, 30 ans, donne envie de troquer son prochain guide de voyage pour une simple carte du Grand Paris.

VOIR AUSSI : Blogs de voyage: quand s'évader devient un business

Avec sa caméra et son sac à dos renfermant "quelques tee-shirts, quelques shorts, une chemise...", volontairement léger pour pouvoir prendre la route mais que les cadeaux des locaux ont alourdi – "on m'a offert un gobelet "I love Pantin", une couronne de lauriers, des bouquins...." –, Wael sillonne les routes de Seine-Saint-Denis et dort chez l'habitant.

Le "9-3" ne peut être résumé à la petite criminalité

C'est après avoir étudié dans le domaine du tourisme et traîné ses guêtres dans ces pays qui font rêver sa génération, comme le Brésil, le Canada, le Brésil, la Norvège ou encore les États-Unis, que Wael se met en tête un voyage d'une autre nature : faire du tourisme de proximité et clouer le bec aux médias traditionnels qui n'ont de cesse de faire une couverture alarmiste du "9-3" – faits divers, trafic de drogue, grisaille et petites criminalités.

"J'en avais assez des clichés sur ma banlieue"

Avec sa bonne bouille et son attitude un brin débonnaire, il se rend sur les lieux les plus symboliques de son département, se laisse surprendre par les endroits peu médiatisés, découvre des initiatives citoyennes... qu'il raconte sur son blog "Mon incroyable 93". Nous sommes alors en 2014. Deux ans après un premier périple de quatre mois en Seine-Saint-Denis, Wael ne veut plus se contenter de combattre les clichés de la banlieue à coup de billets postés sur la Toile. Qu'à cela ne tienne : puisque la principale mauvaise publicité faite à son département vient de la télévision, il se met en tête de réaliser un reportage de 52 minutes – pour lequel il cherche encore un diffuseur.

Et puis, quel meilleur moyen de découvrir un territoire que de dormir chez l'habitant ? Tous les jours, sur sa page Facebook ou sur le zinc d'un PMU, Wael demande aux gens s'il ont des idées d'endroits où il pourrait passer la nuit. "L'autre fois, j'ai croisé un monsieur qui, à défaut de pouvoir m'héberger, m'a offert une tente. Avec elle, j'ai pu dormir un soir dans un jardin partagé", raconte-t-il à Mashable FR, amusé.

Les gens sont fiers de leurs quartiers

Les espaces Abraxas à Noisy-le-Grand, le restaurant Ivoire Gourmand à Saint-Denis, le parc de la Poudrerie à Sevran, la boulangerie bio anarchiste La Conquête du pain à Montreuil, les cités-jardins d'Henri Sellier... Dans la bouche de Wael, les endroits à découvrir en Seine-Saint-Denis sont récités avec aplomb.

Mais bien sûr, au-delà de ces lieux qui n'ont rien à envier aux adresses parisiennes, c'est la rencontre avec les habitants qui donnent corps à la compréhension d'un territoire. "Il y a plein de façons de vivre dans le 93", fait-il remarquer, "certains disent qu'ils ne pourraient pas quitter leur cité, d'autres l'ont fait et sont finalement revenus..."

Quand on pose à Wael cette question très attendue que l'on est toujours tenté de poser aux voyageurs ("alors, c'est quoi le truc que tu as le plus aimé ?"), il raconte d'abord son coup de cœur pour Saint-Denis, commune dans laquelle "il se passe tellement de choses, tant d'un point de vue humain que culturel... impossible de s'ennuyer".

Mais surtout, poursuit-il, "ce qu'il y a de fantastique, c'est la fierté qu'ont les gens qui y habitent". "C'est drôle parce que quand je demande aux gens des conseils de visite, certains s'étonnent de me voir là et me rétorquent d'abord qu'il n'y a rien de spécial à faire... et tout à coup, en y réfléchissant à deux fois, ils n'arrivent plus à s'arrêter de me recommander tel ou tel endroit", note-t-il.

"Ce rappeur qui vend des albums sur la ligne 13 m'a fait découvrir Saint-Denis"

Cela saute aux yeux : "Mon incroyable 93", le projet de Wael, porte bien son nom. Il est avant tout une disposition mentale : celle d'ouvrir les yeux et de se réjouir de l'ordinaire, ce tissu de la vie quotidienne dans lequel les gens ont leurs joyeuses habitudes. "C'est ce que j'ai pu expérimenter en faisant la rencontre de 2spee Gonzalesce rappeur qui a vendu 10 000 albums sur la ligne 13 [du métro parisien]. Un peu dans son monde de prime abord, il a finalement été très content de me montrer son Saint-Denis à lui." Ce Saint-Denis où Wael a été le plus heureux du monde à déjeuner antillais ou ivoirien, marcher devant la somptueuse basilique et où il a si souvent trinqué à la bonne santé de la banlieue.

Bientôt, le touriste professionnel se fera tatouer le nombre "93", dans un salon de Seine-Saint-Denis, par un tatoueur de Seine-Saint-Denis, et sur la base d'un dessin d'une artiste de Seine-Saint-Denis. "Faire travailler deux personnes ensemble est aussi une belle façon de susciter des rencontres. Et symboliquement, pour moi, c'est très fort : le 93, c'est mon département d'origine mais c'est aussi ce projet. Ce sera une façon de ne pas oublier d'où je viens et aussi, de me rappeler que j'aime voyager."

– Suivez les aventures de Wael sur son site Mon Incroyable 93 et sur le compte Facebook du projet !

Quelque chose à ajouter ? Dites-le en commentaire.