Internaute, on sait que tu aimes les vieilles cartes. C'est pourquoi on t'en dit un peu plus sur celles qui sont considérées parmi les plus incroyables d'une époque fort fort lointaine : le Moyen-Âge.

Dans un article de Slate daté de 2013 et intitulé "Passionné de géographie, le nouveau cool", le journaliste Will Oremus affirmait : "Nous vivons dans un nouvel âge d'or des cartes."

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Il suffit de se rendre sur Reddit, l'agora du Net, pour voir à quel point la géographie, et plus exactement la cartographie, vit effectivement de nouvelles heures de gloire. Sur le subreddit r/MapPorn, des centaines de cartes sont partagées chaque jour. Anciennes ou contemporaines, elles mettent en perspective les sujets d'actualités. r/OldMaps, lui, est réservé aux cartes plus datées, même si certaines ne sont que des reproductions réalisées par des passionnés. Et on ne compte plus les sites réservés aux collectionneurs. 

Cartes historiques, data, de niches, de geek, de contrées imaginaires... Les uns dénichent des archives, les autres créent celles du futur, dès lors qu'outils de création et informations sont aujourd'hui à la disposition de tout le monde. 

Parmi les plus belles – et souvent les plus curieuses –, celles réalisées en Occident au Moyen-Âge, longue période de l'histoire que l'on juge souvent, et à tort, austère, sombre et peu propice au progrès.

L'ère médiévale en Europe fut beaucoup plus lumineuse qu'on ne le pense.

Que nenni, cher lecteur. L'ère médiévale en Europe fut beaucoup plus lumineuse qu'on ne le pense. Et les cartes qu'elle a produites le prouvent, tant par la quantité incroyable d'informations précises qu'elles délivrent sur leur temps que par leur beauté. Non, les Hommes au Moyen-Âge n'étaient pas persuadés que la Terre était plate. Non, leur conception de l'Univers ne limitait pas à de grands principes manichéens et chrétiens. Et leurs connaissances, certes encore imprécises, sur la planète et ses continents, étaient bien plus étendues qu'il l'est souvent dit.

Oeuvres d'art et de savoir

De nombreuses mappemondes, dites "mappa mundi", ont vu le jour entre le VIIIe siècle et la fin du XVe siècle, à l'aube de la Renaissance. Elle constituent la majorité des cartes moyenâgeuses, bien qu'à partir du XIIIe siècle, on voit apparaître des portulans, soit des cartes destinées à la navigation. Les mappemondes, de taille parfois monumentale, sont, elles, créées à titre encyclopédique, et restent pour la plupart des objets de bibliothèque ou d'église. Ce sont d'ailleurs souvent des ecclésiastiques qui en sont à l'origine.

"Jusqu'au XIVe siècle, les cartes sont majoritairement circulaires, centrées sur la Méditerrannée et divisées en 3 parties : l'Europe, l'Asie et l'Afrique", explique Emmanuelle Vagnon, docteure en histoire médiévale spécialiste de la cartographie. Mais à la fin du XIVe siècle, la "redécouverte" des cartes de Ptolémée, un astronome d'Alexandrie du IIe siècle après J.-C. que l'on considère comme l'un des pères de la géographie, va changer la façon de voir le monde. "Dans le monde arabe, le travail de Ptolémée était connu, contrairement à l'Occident, où il avait été oublié. C'est un Grec invité à la cour de Florence pour enseigner, venu avec de nombreux manuscrits sous le bras, qui va réintroduire en Europe le savoir de Ptolémée. À partir de là, la diffusion de ses cartes va aller très vite et va ouvrir les perspectives."

Cet "avant Ptolémée" n'a pourtant rien d'un travail schématique et tristounet. En voici les plus belles pièces.

La Mapa Mundi de Beatus de Liébana, vers 776
Mappa Mundi Beatus
Au VIIIe siècle, le moine espagnol Beatus de Liébana, dans ses "Commentaires de l’Apocalypse", réalise ce que l’on considère comme les plus anciennes cartes du monde chrétiennes. Si les originaux n’ont pas survécu, des copies en ont été faites au XIe siècle. On retrouve ainsi sa carte en "T", véritable trésor et principale œuvre cartographique du Moyen-Âge, dans un manuscrit enluminé conservé à la Bibliothèque nationale de France.
Wikimedia Commons
La carte d'Ebstorf, vers 1234
La Carte d'Ebstorf
Cette incroyable mappa mundi est l’une des cartes médiévales les plus étonnantes, tant par sa taille, monumentale (3,6 sur 3 mètres) que par sa complexité. Elle est d’ailleurs la plus grande carte du Moyen-Âge connue à ce jour. Retrouvée en 1830 dans une remise du couvent bénédictin d’Ebstorf, en Allemagne, elle fut malheureusement détruite dans le bombardement de Hanovre en 1943. Toutefois, des photographies en noir et blanc ont permis sa reproduction. L’exemplaire original, daté du XIIIe siècle, était constitué de 30 peaux de chèvres cousues ensemble et fut probablement réalisé par Gervase d’Ebstorf, au sein même du couvent. Au sommet, on aperçoit la tête du Christ, ce qui fait de la carte le reste de son corps. Parmi les villes, bâtiments, fleuves, montagnes, êtres humains et autres créatures réelles ou fantastiques, figurent autant d’éléments bibliques, comme l’Arche de Noé ou la tour de Babel, que païens : on y distingue par exemple, sur la gauche, des monstres de la mythologie grecque.
Wikimedia Commons
La carte d'Angleterre de Matthew Paris, vers 1250
La Carte de Matthew Paris
Célèbre moine bénédictin du XIIIe siècle, Matthew Paris était aussi un historien et un enlumineur hors pair. Il réalisa par ailleurs plusieurs cartes, dont l’une, très détaillée, de la Grande-Bretagne, qui n'est pas une mappa mundi et est considérée aujourd’hui comme l’une des plus fabuleuses de ce siècle. En réalité, ce qui la rend si spéciale réside dans son souci de réalisme : elle témoigne de l’une des premières tentatives de représentation de cette zone géographique sans symbolisme religieux.
British Library Cotton MS Claudius D.vi, f.12v/The British Library Board
La carte de Hereford, vers 1280
Carte de Hereford
Conservée à la cathédrale de Hereford, à l’ouest de la Grande-Bretagne, cette carte du monde est le plus grand original du Moyen-Âge ayant survécu passage du temps, même si du haut de son 1,50 mètre, il est en réalité plus petit que la carte d’Ebstorf, une copie. Mappemonde en "T-O" – c’est-à-dire que les trois continents inscrits dans le "O" de l’anneau océanique sont séparés par le "T" formé par la Méditerranée et deux fleuves, le Danube (ou le Bosphore) et le Nil – on y distingue l’Asie, l’Europe et l’Afrique.
Wikimedia Commons
Une mappa mundi de Pietro Vesconte, vers 1325
Mappa mundi de Pietro Vesconte
S’il ne fallait retenir qu’un nom en matière de cartographie médiévale, ce serait probablement celui de Pietro Vesconte, pionnier dans cette discipline en tant que "profession" à part entière. Actif entre 1310 et 1330, il signa et data en effet régulièrement son travail. C'est à Venise qu'il réalisa ses nombreux plans, dont certains sont recensés comme les plus anciens concernant les régions de la Méditerranée et de la mer Noire. Dans cette mappa mundi de forme circulaire, conservée à la British Library, l’est est présenté au sommet, comme dans les plans de type "T-O".
Wikimedia Commons
L’Atlas catalan d’Abraham Cresques, vers 1375
Europe Atlas Catalan
Véritable joyau de la cartographie médiévale, l’Atlas catalan fut sans doute réalisé par un cartographe juif de Palma de Majorque, Abraham Cresques, en collaboration avec son fils. Répertorié dans l’inventaire de la bibliothèque du roi de France dès 1380, on sait qu’il fut offert au roi Charles V de France par le souverain d’Aragon (une entité de la péninsule ibérique). Il se compose de 6 parchemins collés sur du bois et originellement reliés. D’une extrême richesse, 4 d'entre eux retracent le monde tel qu’il était à l’époque, en s’appuyant notamment sur les informations rapportées par Marco Polo et Jean de Mandeville, qui voyagea en Égypte et suivit la route de la Soie. Il est aussi le tout premier plan connu sur lequel apparaît une rose des sables.
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La carte du monde de Fra Mauro, vers 1450
Fra Mauro carte
On le surnomme le "geographus incomparabilis". Fra Mauro (Frère Maur), un moine camaldule vénitien, s’est imposé, grâce à sa carte du monde, comme le plus célèbre cosmographe de son temps. En 1459, il achève, avec l’aide de son assistant Andrea Bianco – un navigateur –, une mappemonde complète et extrêmement détaillée inspirée des écrits de Marco Polo. Le roi Alphonse V du Portugal demandera même une copie de cette œuvre magistrale qui aurait nécessité plus de 10 ans de recherches. Par malheur, la carte destinée au roi est égarée durant son trajet jusqu’à la cour du roi. On pense donc que la carte conservée à la Biblioteca Nazionale Marciana de Venise est bien le tout premier exemplaire de cette mappemonde.
Wikimedia Commons

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