Les pays du continent africain peuvent-ils devenir des challengers sérieux dans la course à la conquête spatiale ? Du Maroc au Kenya en passant par l'Angola ou l'Afrique du Sud, de nombreux pays veulent s'en donner les moyens.

Depuis un poste de commande situé à Tokyo, le Kenya a déclenché l'envoi, au début du mois de mai dernier, de son premier satellite dans l’espace. Faisant à peine plus de 10 cm, le petit objet s’est envolé depuis le module japonais de la Station spatiale internationale pour une mission de dix-huit mois, permettant au pays de rejoindre le club très fermé des nations africaines ayant réussi à envoyer un objet dans l’espace.

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Depuis environ deux ans, la course à l’espace s’est très largement intensifiée sur le continent africain. D’abord sans objectifs communs, plusieurs pays ont investi dans la construction de satellites, principalement à des fins de communication et d'observation.

Pour la première fois de son histoire, l’Algérie a ainsi envoyé un satellite de communication dans l’espace en 2016. Le Maroc a suivi, quelques mois plus tard, avec le départ du Mohammed VI-A. L’année suivante, en avril 2017, l’Éthiopie a lancé son premier programme spatial. Et en août 2017, le Ghana a même conçu le premier satellite entièrement construit dans un pays africain, le GhanaSat-1. À la fin de l’année 2017, l’Angola a également envoyé son premier satellite dans l’espace, depuis la Russie. Et malgré un échec, le pays de la corne de l'Afrique prévoit une nouvelle mission pour l’année 2020. En somme, les nations du continent africain veulent se donner les moyens d'entrer dans la course à l'espace.

Envoyer un homme dans l'espace, l'objectif du Nigeria

Trois pays ont pris une certaine avance dans la constitution d’ambitions spatiales solides. L’Égypte a initié son programme au milieu des années 1990 et a depuis envoyé deux satellites d’observation terrestre en orbite, qui ont depuis échoué. Mettant légèrement de côté ses objectifs durant quelques années, l’Égypte a de nouveau formulé ses ambitions dans un texte de 2016.

Le gouvernement a défini l’objectif d’un envoi pour 2030 à bord d’une mission chinoise

Mais les deux grands challengers de la conquête spatiale en Afrique restent l’Afrique du Sud et le Nigeria. Depuis 2010, la nation arc-en-ciel a sa propre agence spatiale, la South African National Space Agency, financée par le gouvernement et des acteurs privés. La SANSA a envoyé deux satellites dans l’espace et a mis en place plusieurs projets précis. Parmi ceux-ci, on note la création du "plus gros réseau de radiotélescopes au monde", selon les termes de CNN, le Square Kilometer Array (SKA). Divisé entre l’Afrique du Sud et l’Australie, la construction du projet devrait démarrer en 2019 et réunir des milliers d’antennes mises en réseau, dont 3 000 antennes paraboliques de 15 mètres de haut. Objectif : étudier l’univers dans ses profondeurs les plus lointaines.

De son côté, le Nigeria mise sur une autre façon d’explorer l’espace. En mai 2016, après avoir envoyé cinq satellites en orbite par l’intermédiaire d’autres agences, le Nigeria a fait valoir la qualité de son programme spatial en remportant un appel d’offres sur le contrôle du satellite biélorusse Belintersat-1, qui fournit des services télécoms et Internet à 36 pays africains. Dans la foulée, le pays a décidé de renforcer ses investissements pour devenir le premier d’Afrique à envoyer un astronaute dans l’espace. Le gouvernement nigérian a annoncé l’objectif de participer à une mission chinoise habitée en 2030. Ce serait une première, mais la communication autour du projet s'est depuis arrêtée.

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Pourquoi les pays africains ont-ils besoin de programmes spatiaux ?

Pour un pays, être en mesure de déployer son propre réseau de satellites présente un certain nombre d’intérêts. The Economist nous apprend ainsi que l’Éthiopie espère résoudre, grâce à la modélisation par satellite, une partie des disputes territoriales à ses frontières. Le pays a également affirmé sa volonté d’envoyer un premier satellite dans l’espace dans les 3 à 5 prochaines années pour mieux surveiller les conditions météorologiques.

Avec l’envoi de GhanaSat-1, le Ghana affichait des objectifs relativement similaire. Ce nanosatellite doit permettre la surveillance des côtes ghanéennes. "Il est équipé de caméras pour permettre d’assurer la surveillance des littoraux du Ghana. Puis il a également une dimension éducative – nous voulons intégrer la technologie du satellite dans les cursus scolaires des lycées", expliquait Richard Damoah, professeur et assistant de recherche ghanéen à la NASA, à l'origine du projet.

Les objectifs peuvent aussi être militaires. Lors de l’envoi du satellite Mohammed VI-A, pour un coût total d’un demi-milliard d’euros, le Maroc avait fait valoir des objectifs d’observation terrestre, notamment pour mener des projets agricoles ou pour mieux gérer les catastrophes climatiques. Comme le souligne Jeune Afrique, le gouvernement marocain avait avoué des applications militaires réduites, en particulier pour la surveillance des frontières du pays. Sauf que ces engins, de type Pléiades, sont capables de capturer environ 1 000 images avec une très grande précision. Des capacités qui peuvent permettre au royaume d’espionner ses voisins.

L'Union fait la force (surtout dans l'espace)

Les données satellitaires sont devenues essentielles au bon fonctionnement des pays. De la météorologie aux communications en passant par la sécurité ou la navigation, la construction de programmes spatials ambitieux présente de nombreux avantages. Mais leur coût peut être rédibitoire pour les États, parfois pris dans l'étau de plus impérieuses nécessités. Selon le site d'analyses spécialisées dans l'espace Euroconsult, les programmes spatiaux africains atteignent, de façon cumulée, quelque 185 millions de dollars. Une goûte d'eau face aux 42 milliards investis de part le monde.

La solution, pour faire des pays du continent africains des challengers sérieux dans la course au "new space", semble évidemment résider dans une stratégie commune. Celle-ci permettrait aux jeunes agences spatiales de gagner en indépendance vis-à-vis de l'aide allouée par d'autres pays (tant financièrement que techniquement) pour envoyer des satellites dans l'espace (le Japon et les États-Unis pour GhanaSat-1, la Russie pour le satellite angolais...).

Dès 2010, l'Union africaine a chargé un groupe de travail de développer une politique commune concernant l'espace. Ses travaux ont abouti à la rédaction d'un texte, l'African Space Policy and Strategy – sur le sujet, nous vous recommendons la lecture du dossier de Jeune Afrique, très complet, ainsi que cet article du site de vulgarisation AfricaPortal. Une bonne partie du document est consacrée à la justification d'une telle ambition commune alors que l'Afrique est déjà en prise avec nombre d'autres problématiques. Mais il établit aussi une feuille de route relativement précise : la constitution d'un programme spatial africain dans les cinq prochaines années et une mise en œuvre dans les dix années suivantes.

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