En Chine, la politique de l'enfant unique a des conséquences inattendues sur l'éducation des plus jeunes.

En Chine, pays de l'enfant unique, les faits divers touchant aux enfants peuvent prendre une ampleur considérable. Le 28 avril dernier, c'est une vidéo de caméra de surveillance provenant d'un bus de la ville de Suining, dans la province centrale du Sichuan, qui a fait la une des médias chinois et a suscité beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux. On y voit un homme frapper violemment un enfant visiblement seul, car celui-ci l’a titillé.

Sur l'Internet chinois, le phénomène des "petits morveux" provoque autant d'exaspération que de débats.

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La scène s’est déroulée le 27 avril : l’enfant, âgé de 7 ans, selon les médias chinois, est seul dans un bus, il fait plusieurs fois mine de donner un coup de pied à un homme et finit par lui toucher les mains. En réaction, l’homme soulève l'enfant par l'épaule pour le jeter très brutalement par terre. Il lui assène ensuite trois coups de pieds violents dans la tête. L'enfant perd connaissance puis tente de se relever quelques secondes, avant de s'évanouir à nouveau. Il s'en sort sain et sauf, à l'exception de quelques contusions au visage. L'homme, lui, sera condamné à deux semaines de prison.

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Weibo

Sur Weibo, la plateforme de micro-blogging chinoise, certains internautes ont condamné les gestes du jeune homme, mais beaucoup de commentaires font référence à l'attitude de l'enfant, qui a reçu l'étiquette de "petit morveux".

Le commentaire qui a reçu le plus de "likes" est un lapidaire "bien fait" :

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Et d'autres commentaires font directement référence à l'éducation de l'enfant, suscitant de vifs débats :

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"Si tu n'éduques pas bien ton enfant, la société peut t'aider"

Des citoyens exaspérés

Une semaine plus tôt, la vidéo d'une femme enceinte faisant un croche patte à un enfant mal élevé dans un restaurant a elle aussi déclenché une polémique autour des "petits morveux" et de l'éducation. Certains commentaires portaient sur les parents de l'enfant, qui n'ont pas émis d'excuses alors que ce dernier avait lancé la lanière d'un rideau coupe-vent sur la future maman, ce qui lui avait fait renverser de la nourriture sur elle. D'autres, tournaient autour de la réponse exagérée de la femme enceinte, et de sa capacité à élever son futur enfant.

Plusieurs faits divers similaires ont été rapportés par le passé, comme une vidéo d'un enfant qui urine dans un ascenseur, provoquant une panne ; les photos d'un "petit morveux" détruisant une sculpture lego lors d'une exposition à Pékin, ou bien une déclaration de police dans une ville du nord-est de la Chine, qui annonce qu'un incendie en forêt aurait été causé par un "petit morveux" qui jouait avec le feu.

"Le père a décidé que ce n'était pas très grave"

Le terme "petits morveux" est d’ailleurs celui qui fait office de tag sur Weibo. Depuis fin avril, les internautes s'enflamment autour des "熊孩子" qui se traduit littéralement par "enfants ours" mais qu’on pourrait traduire en français par "petits morveux". Ces vidéos nourrissent le débat sur l'éducation des enfants en Chine, à une époque où les réalités économiques et les mœurs sociales ont évoluées, comme le détaillent nos Observateurs.

Sam, un Observateur pékinois, a directement été affecté par ce type d'enfants : "Récemment, un enfant s'est amusé à rayer ma voiture à plusieurs reprises avec des clés. Quand j'ai réussi à retrouver le père, il a décidé que ce n'était pas très grave et m'a rappelé que l'enfant était petit pour se justifier. Un mois plus tard, la même chose est arrivée à un voisin. Nous avons appelé la police, qui, elle aussi, a considéré que ce n'était pas si grave. La vérité c'est qu'il n'y a aucune loi stricte qui impose une discipline à ce type d'enfants.

Deux générations d'enfants uniques

Si les "petits morveux" ne sont pas une spécificité chinoise, l'ampleur du phénomène est toutefois intimement liée aux mutations culturelles de la Chine moderne. Entre 1979 et 2015, le gouvernement a imposé la politique de l'enfant unique, une mesure radicale qui limitait la natalité à un enfant par couple en ville, deux pour les couples ruraux si le premier est une fille, avec pour but de ralentir la croissance démographique de la population chinoise. Aujourd'hui, dans beaucoup de familles, les parents, eux-mêmes enfants uniques, ainsi que les grands-parents, portent toute leur attention autour d'un seul et unique enfant, ce qui a pu former un certain nombre de "petits empereurs" ultra choyés et surprotégés, selon une étude australienne.

"La politique de l'enfant unique n'est pas la cause unique du problème"

Yu, originaire du Sichuan, vit en France depuis presque deux ans. Toutefois, elle connaît bien le problème qu'elle continue à suivre, via les réseaux sociaux : "Il y a indéniablement un lien entre ces enfants pourris gâtés et la politique de l'enfant unique. Lorsque les parents n'ont pas d'autre choix que de n'avoir qu'un seul enfant, ces derniers ont tendance à redoubler d'attention et d'espoirs pour celui-ci." 

Elle nuance : "Cependant, la politique de l'enfant unique ne peut pas être considérée comme la cause unique du problème : la plupart des enfants en Chine sont enfants uniques et pourtant, ils ne sont pas tous devenus des sales gosses égocentriques. Tout cela dépend de l'expérience des parents et de la façon dont ils conçoivent leur éducation. Ces quarante dernières années, l'économie et la société chinoise ont beaucoup évoluées. Nombreux sont les parents qui ont eu une enfance difficile et qui espèrent que leurs enfants auront une enfance plus heureuse. Mais beaucoup traduisent ce désir en les comblant de biens matériels. Les valeurs confucéennes, qui imposent le respect des aînés, ne sont plus aussi importantes qu'avant."

"En observant le comportement d'un enfant de trois ans, on peut d’ores et déjà s'imaginer quel type d'adulte il deviendra"

Sam poursuit son témoignage : "La vidéo du bus a suscité un réel engouement des internautes. La plupart des gens ont émis des commentaires positifs, ce qui n'est pas normal à mon avis. Si un enfant est méchant, c'est qu'il a besoin d'une meilleure éducation, le frapper violemment, c'est exagéré. Cela montre que la plupart des gens connaissent mal le problème de l'éducation."

Et de poursuivre : "Le phénomène n'est pas forcément pire qu'avant. Les vidéos sur internet ont contribué à rendre le problème plus visible, ce qui est une bonne chose. En Chine, nous avons une vieille expression qui dit qu'en observant le comportement d'un enfant de trois ans, on peut d’ores et déjà s'imaginer quel type d'adulte il deviendra."

– Article initialement publié sur le site des Observateurs de France 24.

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