Tuée mercredi en plein cœur de Rio de Janeiro, la conseillère municipale Marielle Franco était une militante de la cause noire, mais aussi féministe et LGBT. À Rio, elle est en passe d'incarner la lutte contre la violence qui gangrène la ville.

D’ordinaire, la gauche carioca défile bruyamment. Mais jeudi 15 mars, dans l’assourdissement des hélicoptères de la police militaire et des télés nationales, l’immense avenue Rio Branco, dans le centre de Rio de Janeiro, est bien silencieuse.

Dans la foule de ces milliers de jeunes, étudiants, familles engagées et citoyens plus âgés, les gorges sont nouées au lendemain de l'assassinat d'une conseillère municipale noire de Rio de Janeiro. Adressés au président, les "Dehors Temer" habituellement scandés, se font plus discrets entre deux pleurs. Alors, devant les visages tristes et les yeux gonflés de larmes, on brandit des pancartes.

Reportage brésil 1603 - compagnons de lutte
Ses compagnons de lutte pleurent Marielle Franco.
Fanny Lothaire, France 24

"Nous sommes tous Marielle"

"Nous sommes tous Marielle", "ils ne nous feront pas taire", écrits à la va-vite sur des bouts de tissus. À 38 ans, la conseillère municipale au fort caractère et au sourire rayonnant s’est éteinte, mercredi 14 mars, avec son chauffeur, sous les tirs de neuf balles, non loin du lieu de la manifestation.

Marielle Franco, militante des causes noire et féministe du Parti socialisme et liberté (PSOL), se trouvait dans une voiture et revenait d’un rassemblement pour la promotion des femmes noires. C’était un de ses grands combats, avec la dénonciation des violences policières et militaires.

Reportage brésil 1603 Affiche "nos vies comptent"
"Nos vies comptent", indique l'affiche teintée de faux sang.
Fanny Lothaire, France 24

Un ultime hommage lui a été rendu par son compagnon de combats politiques Marcelo Freixo, candidat malheureux aux élections municipales de Rio, qui a porté avec des proches son cercueil jusque devant l’Assemblée municipale. Jeunes, noirs, LGBT… ses amis sont là, sous le choc. Elle qui symbolisait l’amour et l’union, est "morte de la pire façon" pour son amie Wescla Vasconcelos, conseillère PSOL transexuelle.

Une enfant des favelas devenue militante LGBT et féministe

En moins de 24 heures, Marielle est devenue une martyre de cette violence qui gangrène Rio. Née au Complexo da Maré, la plus grande favela de la ville, cette mère célibataire métisse, devenue militante LGBT puis conseillère municipale, en avait pourtant l’habitude. En 2017, 6 731 personnes sont mortes violemment à Rio, 1 124 tuées par la police. En majorité jeunes et noires. Des statistiques records que Marielle dénonçait sans relâche.

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L'artiste Nayane Fernandes prie pour Marielle.
Fanny Lothaire, France 24

Elle venait de rejoindre la commission de contrôle des actions de l’armée brésilienne récemment déployée dans les favelas de Rio,une décision polémique du président Michel Temer, qui rappelle à certains l’arrivée de la dictature militaire au pouvoir en 1964. Marielle dénonçait justement un glissement dictatorial. Dans la rue ce soir-là, ses soutiens affirment que ce sont ses positions anti-interventionnistes qui l’ont précipitée vers la mort.

Devant l’Opéra de Rio, à la lumière d’un réverbère, Nayane Fernandes, 27 ans, prie à chaudes larmes, serrant les mains de ses amies. Elle ne la connaissait pas personnellement. "Mais j’ai quand même beaucoup de douleur, c’est comme un cauchemar dont on ne se sort pas." Selon elle, Marielle a été visée, ciblée : "Elle touchait énormément de gens avec son combat. Elle savait que la police militaire tuait des jeunes sans justification dans les favelas, elle avait des preuves, c’est pour cela qu’elle a été tuée." Dans la foule, on murmure le mot "attentat", "règlement de comptes", évoquant des airs de mise à mort.

"On tue nos enfants tous les jours en silence, et lorsqu’une femme noire cherche à nous défendre, voilà ce qu’on lui fait subir", nous interpelle une vieille dame arborant la une du journal O Dia immortalisant le sourire de Marielle.

Le poing levé, un groupe de jeunes femmes noires nous interpellent : "Vous savez, le pire, c’est que nos voisins dans la favela ont tellement peur de la violence qu’ils en appellent au retour de la dictature militaire ! Voilà ! On fait tellement peur au Noir qu’il veut se punir lui-même". Le retour de l’ordre, de l’armée… un vocabulaire ritournelle de l’extrême droite brésilienne et du candidat montant Jair Bolsonaro, souvent pointé du doigt pour ses déclarations homophobes, sexistes et racistes.

Rendre hommage à un Noir

La puissance des réseaux sociaux brésiliens fait trembler la Toile : des centaines d’articles reprennent la nouvelle, les photos des manifestations, Rio en tête. Des photos montrent enfin les Cariocas, d’ordinaire si peu nombreux à manifester contre la corruption politique, capables de s’arrêter un instant et de s’unir sur cette place de Cinelandia pour rendre hommage à l’une des leurs. Quelques heures, bien tristement, c’est comme si la ville avait retrouvé la fierté de sa mixité, de ses racines africaines. PSOL, PT, anarchistes, Parti communiste, tous les partis, même du centre, ont unis leurs forces sur le Web pour rendre hommage à Marielle.

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Le nom de Marielle Franco inscrit sur les murs des kiosques de Rio de Janeiro.
Fanny Lothaire, France 24

"Ce mercredi a eu lieu ce qui semble être le premier assassinat politique de ce nouveau régime", écrit sur Facebook un sympathisant français vivant à Rio.

Un "régime" qui a immédiatement cherché à se défendre, Michel Temer dénonçant un "attentat à la démocratie et à l'État de droit". Le gouverneur de Rio a quant à lui ordonné l’ouverture d’une enquête, qui sera suivie de très près par l’ONG Amnesty International. Mais dans la foule, peu d’espoir de résultat. Dans les regards de ces jeunes militants, l’ombre de Marielle pèsera sur la campagne de l'élection présidentielle, qui aura lieu en octobre prochain.

- Cet article a initialement été publié sur le site de France 24.

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