Tech, médias, cinéma, agriculture... : aucune des corporations de métiers n'échappe à une forme de sexisme. Pour lutter contre les clichés, les différences de traitement salarial ou encore l'invisibilisation, les femmes s'organisent.

La sociologue Margaret Maruani en parle dans son travail : déjà dans les années 70, la parité était un objectif affiché haut et fort par bon nombre de syndicats. Mais alors, comment expliquer que, malgré les discours volontaristes tenus depuis des années, il existe toujours une différence de près d'un demi-smic entre le salaire mensuel net moyen des hommes et celui des femmes – selon les chiffres de l'Insee ? Pourquoi certains secteurs professionnels, à l'instar de la tech, mettent-ils encore tant de temps à se féminiser (seuls 17 % des salarié.e.s de la tech sont aujourd'hui des femmes) ?

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Pénalité financière en cas d'écarts injustifiés dans les salaires à partir de 2022, "task force public-privé" pour l'égalité professionnelle promise ce 8 mars par Marlène Schiappa, logiciel français pour identifier les différences de rémunération... Ce début d'année est ponctué d'annonces en faveur d'une équité au travail accrue. Autant de mesures bienvenues, mais qui ne suffisent pas à elles seules à bouger les lignes. Sur le terrain, pour davantage de représentativité dans leur corps de métier, les femmes s'organisent.

Ne pas laisser les hommes seuls au gouvernail

Debout sur la scène de l'incubateur féminin Paris Pionnières ce 8 mars, Dipty Chander parle de l'urgence qu'il y a pour la tech à recevoir plus de femmes "parce que l'avenir va s’écrire sur un substrat technologique et qu’il ne faut pas que cela se fasse uniquement au travers d’une vision masculine". Et la présidente d'E-mma, une association qui a pour but de promouvoir la mixité dans les métiers du numérique, d'enjoindre femmes et hommes à militer pour davantage d'inclusion féminine afin que "l'intelligence artificielle de demain ne soit pas biaisée par des algorithmes uniquement pensés par des hommes". Ajoutant une anecdote : lorsqu'elle est arrivée chez Epitech pour commencer sa formation de code... on lui a indiqué l'emplacement de l'administration.

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Hulton-Deutsch Collection/CORBIS/Corbis via Getty Images

Pour à la fois accroître la proportion de femmes dans le secteur et protéger des discriminations la faible part qui s'y trouve déjà, le mouvement tech inclusif prend de l'ampleur : Girls Who Code propose des cours de mentoring aux jeunes filles, StartHer (anciennement Girls in Tech) organise des événements favorisant les rencontres entre femmes entrepreneures pendant que le Reset, un hacker space accueille un public queer et féministe désireux de se retrouver dans un espace de travail bienveillant – pour ne citer que ces initiatives.

Lorsqu'elle est arrivée chez Epitech pour commencer sa formation de code... on lui a indiqué l'emplacement de l'administration

Le milieu de la tech n'est pas le seul à souffrir encore de clichés éculés. "Nous, femmes journalistes, dénonçons la trop grande invisibilité des femmes dans les médias. Dans les émissions de débat et les colonnes des journaux, les femmes ne représentent que 18% des experts invités. Les autres femmes interviewées sont trop souvent présentées comme de simples témoins ou victimes, sans leur nom de famille ni leur profession", écrivait l'association Prenons la une (née du collectif lancé en 2014). Son travail est salutaire : elle propose à la fois de parler des femmes de façon plus justes dans les médias (par exemple, en rappelant à l'ordre les journaux qui ne parlent pas de "meurtre conjugal" mais utilisent l'expression plus poétique de "crime passionnel", qui minimise les faits en suggérant qu'il n'est pas anormal de tuer lorsque l'on est emporté par un sentiment amoureux).

Lutter contre l'invisibilisation des femmes

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George Marks/Retrofile/Getty Images

Toujours dans les médias, alors que moins de 20 % des expert.e.s interrogé.e.s sont des femmes, l'annuaire de professionnelles Les Expertes répertorient des contacts de femmes spécialistes, secteur par secteur. Autrefois payant, l'ouvrage est désormais disponible en ligne et gratuitement. Sur France 24, l'émission ActuElles propose également de faire plus de place aux femmes, en parlant chaque semaine "de celles qui font bouger l'actualité internationale" mais aussi de "tous ceux qui font bouger un monde encore largement dominé par les hommes". Même combat chez l'association Jamais Sans Elles, qui se décrit comme "un mouvement en faveur de la mixité, promu par une centaine d’entrepreneurs humanistes, d’acteurs du numérique, des médias, de l’éducation, de la politique, habitués des débats et manifestations publiques, mais refusant désormais d’y participer si des femmes n’y sont pas également associées".

Il y a sur Terre à peu près autant d'hommes que de femmes

Car, faut-il le rappeler, il y a sur Terre à peu près autant d'hommes que de femmes (légèrement plus d'hommes, 102 pour 100 femmes exactement, selon les chiffres de l'Onu sur les "perspectives de la population mondiale" de 2017). Alors comment expliquer que la marche du monde semble autant cadencée sur des pas masculins ? Alors qu'elle remportait l'Oscar de la meilleure actrice pour son rôle dans "3 Billboards", Frances McDormand a profité de son discours de remerciement pour inviter l'industrie du cinéma à ajouter une clause d’inclusion aux contrats des films. Ce principe avait été imaginé par Stacy Smith, professeure et membre du think tank Annenberg Inclusion Initiative, qui expliquait notamment lors d'un TED Talk : "Un film traditionnel compte en moyenne entre 40 et 45 personnages qui prennent la parole. Je pense que seuls 8 à 10 personnages sont vraiment importants pour l’histoire. Pour les 30 autres, il n’y a pas de raison que ces rôles mineurs ne soient pas représentatifs de la démographie réelle de là où se déroule l’intrigue. Une clause d’équité dans le contrat des protagonistes pourrait stipuler que ces rôles doivent refléter le monde dans lequel nous vivons."

Défendre des droits spécifiques

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CORBIS/Corbis via Getty Images

Le fléau de l'invisibilisation a d'autres conséquences. Dans le monde de l'agriculture par exemple, la place des femmes est souvent niée. Cheffes d'exploitation, collaboratrices, associées... Ces "invisibles" qui représentent 25 % du secteur agricole ont gagné fin 2017 un combat : celui d'un futur congé maternité unique. Pour rompre l'isolement face aux institutions, certaines d'entre elles, Bretonnes, se sont réunies dans le réseau "Agriculture au féminin" sous quatre chambres départementales, comme le relate Libération. Elles ont même rédigé un rapport de quarante recommandations pour lutter contre les inégalités genrées dans le secteur, qu'elles espèrent voir adopté par le conseil régional. La situation est critique : "Certaines femmes, sous-estimées et découragées, quittent le monde agricole par manque de soutien. C’est très dangereux. Un métier qui perd un sexe est un métier qui se meurt", alerte Nathalie Marchant, présidente du réseau.

Les femmes sont les grandes invisibles du milieu agricole

Car ces femmes qui occupent "des métiers d'hommes" dans l'imaginaire collectif souffrent encore bien souvent de préjugés sexistes : devoir d'en faire deux fois plus pour gagner en légitimité, surcharge de travail lié à un mauvais partage des tâches domestiques, difficulté à concilier maternité et travail... L'étude du Cereq (Centre d'études et de recherches sur les qualifications) "Femmes dans des "métiers d'hommes": entre contraintes et déni de légitimité" raconte comme ces multiples pressions mettent en difficulté les travailleuses.

Alors bien sûr, les mentalités évoluent : des accords sur l'égalité professionnelle sont signés, des articles sur la charge mentale sont publiés, des voix s'élèvent pour dénoncer les discriminations. Mais le temps que l'horizon change, les femmes créent des espaces de lutte pour porter au grand jour les anomalies d'un patriarcat millénaire. 

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