Europol a appelé mardi à déployer plus de moyens contre le trafic de drogues sur le darknet. L’enjeu : éviter que la criminalité organisée s'en saisisse, explique Magali Martinez, de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies.

Le trafic de drogue sur le darknet représente une menace croissante contre laquelle l'Europe doit déployer davantage de moyens, selon un rapport publié mardi 28 novembre par Europol et l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT ou EMCDDA).

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Le trafic de stupéfiants représente près des deux tiers des échanges réalisés sur le darknet, une partie obscure d'Internet non référencée sur les moteurs de recherche, détaille le document.

Cette dernière décennie, le darknet a bouleversé le trafic de drogue, grâce à des réseaux "solides (et) capables de se réorganiser rapidement", a expliqué le directeur d'Europol Rob Wainright, lors d’une conférence de presse à Lisbonne.

Drogues de synthèse, drogues classiques, France 24 fait le point avec Magali Martinez, chargée d’études au sein de l’OFDT (Observatoire français des drogues et des toxicomanie), spécialisée dans la veille numérique et les nouveaux produits de synthèse.

Quel type de drogue est le plus commandé sur le darknet ?

"C’est la MDMA qui est la plus vendue sur le darknet"

Sur le darkweb européen, ce sont les produits classiques, c'est-à-dire la cocaïne et les stimulants type MDMA ou amphétamines, qui sont le plus demandés. C’est la MDMA qui est la plus vendue, y compris sous forme de comprimés d’ecstasy, alors que sur le marché réel, le produit le plus diffusé en France c’est d’abord le cannabis, devant la cocaïne. Hypothèse : c’est parce que ces acheteurs sont relativement jeunes, ils ont majoritairement entre 20 et 35 ans, et sont plus familiers de la MDMA. Ce peut aussi être dû au fait que les pays européens les plus actifs sur les marchés sont des pays particulièrement consommateurs ou producteurs de MDMA.

Globalement, les saisies de produits en provenance du darknet montrent des produits avec des teneurs élevées, plus que les moyennes constatées dans les saisies classiques. Cependant, il faut aussi noter que les teneurs moyennes de tous les produits classiques sont aussi en augmentation sur l’ensemble du territoire ces dernières années.

Quel est le profil des acheteurs sur le darknet ?

Ce sont des personnes plus familières des codes d’Internet et du darknet. Se rendre sur ce marché nécessite une "motivation" importante, car il faut notamment se plonger dans le fonctionnement des monnaies virtuelles. Ces personnes ne sont pas dans une consommation d’opportunité, ce qui caractérise la plupart des consommateurs de drogues.

On peut penser que nombre de ceux qui se fournissent sur le darknet sont plutôt insérés économiquement et socialement. Sur le Web de surface comme sur le darknet, on voit de plus en plus se développer des achats "groupés" : un membre d’une bande d’amis va accepter de s’approprier les codes pour pouvoir acheter et fournir un groupe.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les échanges se font surtout au niveau national. Sur le darknet, les Français préfèrent acheter en France, car outre le fait que client et vendeur parlent la même langue, la transaction se fait dans le territoire national. La prise de risque est moindre, puisqu’il n’y a pas de frontières et de douanes à passer.

Quels sont les dangers nouveaux pour les consommateurs, qu’est-ce que cela change dans les usages ?

Il y a des croyances et des fantasmes à propos du darknet : les acheteurs l’imaginent moins dangereux, car ils pensent qu’il n’y pas de revendeurs ou moins d’arnaques – l’économie du darknet se fondant sur la réputation des vendeurs. Mais ils ne peuvent pas être sûrs de la qualité d’un produit. Les mêmes risques se posent que "in real life". On a l’impression que les produits sont souvent purs et plus sûrs, mais le consommateur n’est pas à l’abri d’un mauvais "étiquetage".

"Lorsque des plateformes importantes tombent, les identités des clients peuvent être retrouvées"

Certains peuvent également penser qu’il est plus sûr de se fournir sur ce marché plus "caché", que les chances sont moins grandes d’être retrouvé par les autorités, mais ces représentations commencent à changer, car lorsque des plateformes importantes tombent, les serveurs peuvent être analysés, et les identités des clients retrouvées.

Que peut-on dire au sujet de l'évolution de l’achat de drogues sur le darknet ?

Il se peut qu’on soit arrivé à un pallier : le volume d’échanges constatés au niveau européen ne grossit plus beaucoup. Il y a eu une niche, puis un appel d’air sur ce marché, puis un "écrémage". Des grosses plateformes se sont mises en place, les moyennes ont commencé à disparaître. Il y a eu dernièrement une reconfiguration du marché plus caché que les grandes plateformes Alphabay et Ansa démontées cet été.

Il faut bien comprendre que le trafic sur Internet est beaucoup plus marginal que le trafic réel. Ce que craignent les États, c’est que les groupes de criminalité organisée s’emparent de ce marché Internet et du darkweb. Ces dernières années, sur ces plateformes, on avait l’impression de voir à l’œuvre des artisans de la revente, ce n’étaient pas forcement des professionnels de la criminalité. Désormais les acteurs se structurent davantage, des grossistes apparaissent. Par ailleurs certaines actions policières et douanières françaises montrent que des réseaux existent derrière le pseudonyme d’un seul revendeur. L’ampleur est sans commune mesure avec celle d'un groupe de criminalité organisé, tels qu’ils sont connus et identifiés dans le champ des drogues, et c’est ce que veulent à tout prix éviter les autorités.

En France, depuis 2012, les pouvoirs publics ont pris en compte cet enjeu de la vente de drogues sur Internet. Elles ont développé un arsenal, par exemple des unités spécialisées très discrètes pour enquêter dans ce domaine, un peu sur le modèle de ce qui se fait en matière de pédophilie.

– Article initialement publié sur le site de France 24.

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