Alors que les témoignages de harcèlement sexuel se multiplient sur Twitter depuis vendredi, certaines voix reprochent aux femmes de ne pas avoir porté plainte. Une injonction culpabilisante qui renvoie une énième fois la balle dans le camp des victimes.

C'est ce que l'on appelle un effet boule de neige : alors que tombe la couronne du roi d'Hollywood Harvey Weinstein, ce sont les langues qui se délient progressivement à propos du harcèlement sexuel au travail. Car faut-il le rappeler, le mal est loin d'être l'unique apanage des strass et des paillettes du milieu du divertissement américain. Propositions sexuelles, remarques sexistes, main aux fesses et avances insistantes : sur leur lieu de travail, nombreuses sont les femmes à avoir déjà subi ces agissements sans consentement.

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À la faveur d'un appel posté sur le réseau social Twitter, de nombreux témoignages de harcèlement sexuel affluent sur Internet depuis ce week-end. "Un red chef, grande radio, petit couloir, m'attrapant par la gorge : 'un jour, je vais te baiser, que tu le veuilles ou non'", lit-on ici. "'Tu peux me prendre les feuilles dans l'imprimante stp ? - Je peux surtout te prendre tout court" Un jeu de mot par jour.", lit-on par là. Pour d'autres joyeusetés, il suffit de se rendre directement sur le hashtag français #balancetonporc sous lequel la profusion d'anecdotes donne autant le tournis que la nausée.

Okay, mais "pourquoi t'as pas porté plainte ?", s'interrogent d'autres utilisateurs de Twitter. "Dénonce ton porc... à la justice", pensait bien conseiller Raphael Enthoven, ce matin sur Europe 1, aux victimes qui ont nommé leurs harceleurs. Ce n'est pas le seul homme à enjoindre les femmes à "porter plainte à la gendarmerie plutôt que sur Twitter" : l'ancien présentateur du journal de 20 heures de TF1 Bruno Masure et d'autres donneurs de leçons de Twitter ne se privent pas non plus de cette ingérence.

Alors que la secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, annonçait ce matin l'allongement du délai de prescription (autrefois 20 ans, aujourd'hui 30 ans) concernant les viols sur mineurs, un débat fait rage sur les réseaux sociaux : faut-il porter plainte plutôt que se plaindre au tribunal Twitter ?

Culpabilisantes et indécentes, ces injonctions ne devraient pas avoir lieu d'être. Voici pourquoi.

1. Parce que les victimes ont le droit d'avoir tardivement pris conscience de leur statut de victime

Lorsque l'on est exposé à une agression, on peut immédiatement prendre conscience de l'événement et savoir qu'on le condamne, mais on peut aussi réfréner le choc et s'autocensurer dans nos émotions. Le fait de réprimer un sentiment à un instant T ne protège pas du risque de le ressentir ultérieurement. En d'autres termes, ce n'est pas parce qu'on a l'impression de "bien vivre" une épreuve de harcèlement que le droit de le désapprouver sur le tard nous est retiré.

Surtout, certaines victimes ignoraient probablement elles-mêmes le caractère condamnable d'une action. Peut-on reprocher à une jeune stagiaire victime d'une main à la poitrine dans l'ascenseur la honte, la peur, puis le sentiment qu'il vaut mieux oublier l'affaire et chercher à s'intégrer dans cette même grande entreprise ? Pour porter plainte, il faut avoir d'abord conscience qu'on est une victime, puis confiance en le fait que l'accusation que l'on va porter a des chances d'aboutir à une forme de justice. C'est loin d'être systématiquement le cas.

2. Parce que le droit de choisir comment réagir à une agression appartient entièrement à la victime

Il n'y a pas une seule bonne manière de réagir. Une victime conserve le droit de vouloir oublier une agression ou se battre pour que celle-ci soit reconnue par la justice. Reprocher à quelqu'un de ne pas avoir porté plainte, c'est lui retirer cette liberté de choisir. On peut autant vouloir se débrouiller par ses propres moyens que faire appel à la justice.

Même s'il peut être conseillé de porter plainte afin d'être épaulé, et notamment parce qu'il a été prouvé que le processus permet parfois de mieux passer à autre chose, la main courante n'est pas l'unique façon de s'en sortir. Certains policiers sont bien formés pour assister les victimes, d'autres au contraire peuvent leur faire vivre un moment désagréable voire refuser de prendre leur plainte.

3. Parce que certains actes ne constituent pas une infraction en soi

Ce qui ne les empêche pas de mériter quand même d'être dénoncés et discutés collectivement. "On a vu fleurir quelques tweets venant expliquer que ce qu’il y a sous le hashtag #balancetonporc doit donner lieu à des plaintes devant police/justice plutôt que dénonciation sur Internet. Bah c’est rigolo parce que ce j’y ai lu moi, sous ce hashtag, ce sont beaucoup de descriptions de comportements qui ne constituent aucune infraction pénale. Des comportements sexistes, très choquants et qu’il faut éradiquer, mais qui ne sont pas une infraction pénale", explique cette magistrate qui a souhaité conservé son anonymat sur Twitter. En effet, pour qu'un harcèlement sexuel soit reconnu comme une infraction pénale, il doit être le fruit d'actes répétés :

C'est la preuve que tout ne se règle pas devant la justice. Sans être condamnables par la loi, certains comportements demeurent profondément sexistes et outranciers. Il est important de pouvoir en prendre conscience tous ensemble, afin de prévenir ces dérives, mieux éduquer nos enfants et faire évoluer les mœurs.

4. Parce qu'on ne peut pas faire porter aux seules victimes la lourde responsabilité de la lutte contre le harcèlement sexuel

Il est indécent de remettre le sort de la lutte contre le harcèlement sexuel entre les seules mains des victimes. Ce ne sont pas elles qui ont la responsabilité de l'avancée sur la question. Ce n'est pas à cause d'elles que du chemin reste à être parcouru, ni à cause de leur silence que la société ne se saisit pas assez de cette question. Au contraire. Pour être pérenne, la sensibilisation contre le harcèlement sexuel doit être menée par les hommes et les femmes. Il s'agit-là d'une affaire collective, et pas d'un combat isolé dont seule une frange de la population aurait les clés.

Dans une situation de harcèlement, il y a toujours une personne harcelée et un personne qui harcèle. Et la conclusion doit rester invariablement la même : la seule personne fautive et blâmable, c'est la personne qui harcèle. C'est à elle que revient l'obligation de changer de comportement.

5. Parce que les victimes n'ont besoin de personne pour se poser la question de porter plainte ou non

Qu'attendent les gens qui suggèrent aux victimes de porter plainte ? Qu'elles leur répondent "Eurêka ! Je n'y avais jamais pensé, quelle excellente idée, merci de me l'avoir soufflée" ? Soyons sérieux deux minutes : toute personne victime d'agissements hostiles a déjà songé à rapporter les faits (à la direction du lieu dans lequel ça s'est passé, à la hiérarchie d'une entreprise, à la police). Si aucun dépôt de plainte n'a eu lieu, gageons sans mal que ce n'est certainement pas à cause du manque de jugeote de la victime. 

Dénoncer n'est jamais simple : il faut pouvoir être certain d'assumer l'officialisation d'une affaire, le fait de rendre public un différend, les conséquences sur sa vie familiale et professionnelle, le regard des autres et les sursauts psychologiques qu'implique un processus parfois long... Si certaines femmes prennent aujourd'hui la parole plutôt que par le passé au moment des faits, c'est bien parce qu'elles ont elles-mêmes jaugé que le cadre médiatique était propice à plus de discussion. On ne peut blâmer personne d'attendre le moment le plus convenable pour décider de parler.

– Petit rappel :

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