Au Nigeria, le magazine en ligne A Nasty Boy fait poser des hommes habillés en femmes, et inversement. Un parti pris engagé qui renverse les genres dans un pays où l'homosexualité est encore considérée comme un crime.

Avec des photos d’hommes maquillés, aux cheveux longs, ou encore vêtus de robes à paillettes, le magazine nigérian A Nasty Boy s’est lancé le défi de bousculer la notion de genre. Une tâche ambitieuse et provoquante dans un pays conservateur où des lois draconiennes visent la communauté LGBTQ.

VOIR AUSSI : En Inde, des femmes transgenres deviennent égéries d'une collection de saris

À seulement 23 ans, Richard Akuson, un jeune passionné de mode, a lancé en février 2017 "A Nasty Boy" ("un mauvais garçon"), un magazine en ligne pour le moins inattendu au Nigeria. Avec des photographies où les hommes se maquillent ou portent des mini-jupes et les femmes s’habillent en homme, "A Nasty Boy" explore les différences et interroge la masculinité. 

Sur l’un des clichés, un homme torse nu aux lèvres colorées et aux pommettes décorées de paillettes fixe l’objectif d’un regard perçant. Une autre image montre deux hommes, en pantalon cigarette bien ajusté et robe à sequins, posant de façon très sensuelle sur une plage de Lagos. Provocatrices sans jamais être vulgaires, ces photos interpellent au Nigeria, un pays conservateur et religieux où l’androgynie et le travestissement sont associés à l’homosexualité, un "crime" passible d’emprisonnement. 

img_9248.jpg
Photo envoyée par notre Observateur, prise dans le cadre d'un shooting pour "Not Just A Boy".
DR

Le Code pénal nigérian classe en effet comme illégal les actes sexuels entre deux personnes du même sexe. Par ailleurs, la loi sur l’interdiction des mariages pour les personnes de même sexe (loi SSMPA), introduite en janvier 2014, a renforcé la stigmatisation de la communauté LGBT. Et pour cause : elle interdit toute relation "amoureuse" entre personnes du même sexe et impose une peine de prison de 10 ans à quiconque "enregistre, travaille ou participe à des clubs, sociétés et organisations gay".

screenshot-anastyboy.com-2017-09-22-12-28-22-770.jpeg
Capture d'écran du site A Nasty Boy.

"J’ai toujours pensé que la mode pouvait être utilisée comme un moyen pour faire beaucoup plus"

Pour le moment, le magazine est uniquement disponible sur Internet, mais Richard Akuson, qui dirige par ailleurs sa propre agence de mode "The PR Boy", espère lancer sous peu une version papier. Avec ce magazine, il entend ouvrir le débat sur la notion de genre et sur la sexualité dans son pays et ainsi rendre acceptable le fait, pour les hommes, de se maquiller ou de se vernir les ongles. Il raconte :

"La définition de masculinité et féminité est très exclusive et singulière dans la mesure où il n’y jamais de place pour les gens qui ne s’y reconnaissent pas ou qui sont différents. J’ai toujours pensé que la mode pouvait être utilisée comme un moyen pour dire beaucoup plus que ce qu'elle montre. 

screenshot-anastyboy.com-2017-09-22-16-49-10-959.jpeg
Capture d'écran du site A Nasty Boy.

La fluidité de genre existe au Nigeria sans qu’elle soit reconnue. Il y a deux personnalités très connues qui se travestissent. La star de la télévision Denrele, qui a un style très rock, porte des perruques longues et très vives, un peu comme une drag-queen. Il était très célèbre au début des années 2000 et il est toujours aussi pertinent. Mais la personne qui est la plus emblématique aujourd’hui, c’est Bobrisky, qui se travestit, met des perruques, porte du maquillage, du rouge à lèvres et se vernit les ongles. Il ressemble vraiment à une fille. 

denrele.jpg
La star de télévision Denrele.
Instagram
bobrisky.jpg
Photos de Bobrisky.
Instagram

On pourrait penser que ces célébrités n’ont pas leur place dans une société comme celle du Nigeria. Mais pourtant, elles l’ont. Bobrisky a le compte Snapchat le plus suivi du pays et vous devez même payer 10 000 nairas [environ 23 euros] pour avoir accès à son compte premium. Le problème, c’est que les médias l’ont transformé en une caricature et en un personnage comique. Il est incroyable, mais il n’est pas pris au sérieux et les gens se moquent de lui."

"Nous ne parlons pas d’orientation sexuelle, nous parlons de genre"

La rédaction des Observateurs de France 24 a également pu interroger William Rashidi, activiste et directeur de la Queer Alliance Nigeria, une organisation qui lutte contre les discriminations faites à la communauté LGBT, sur la façon dont sont perçus au Nigeria l’homosexualité et la "fluidité de genre" [c'est-à-dire le fait de ne pas se sentir exclusivement appartenir un seul genre]. Il explique : 

"Les médias sont des outils très importants pour dénoncer et sensibiliser. Je pense vraiment que des publications comme "A Nasty Boy" peuvent faire évoluer les mentalités. Selon moi, il est pionnier car il s’attaque directement à la fluidité de genre : ici, nous ne parlons pas d’orientation sexuelle, nous parlons de genre. Vous pouvez être 'gender fluid' et être hétérosexuel, comme homosexuel. Ce que vous portez et la façon dont vous vous exprimez ne définit pas nécessairement votre orientation sexuelle. C’est beau parce que nous avons un magazine qui déconstruit cette rigidité autour de la masculinité et met en avant la diversité du genre masculin. 

Au Nigéria, le fait d’être "gender fluid" n’est pas pénalisé comme l'est l’homosexualité. Les hommes peuvent se travestir pour se divertir. Mais c’est très stigmatisé parce que c’est associé à la sexualité. Denrele et Bobrisky ont été très critiqués, mais beaucoup les aiment pour ce qu’ils font et, peu à peu, les regards et les attitudes changent. 

Photo envoyée par notre Observateur, prise dans le cadre d'un shooting pour 'No Place to Call Home'.untitled_shoot-080-edit_1.jpg
Photo envoyée par notre Observateur, prise dans le cadre d'un shooting pour No Place to Call Home.

Les gens commencent à être plus ouverts à l’idée que certaines personnes puissent être "de genre fluide". J’ai vu beaucoup d’hommes nigérians porter des chaussures ou des vêtements qui sont généralement destinés au genre féminin. Ils veulent simplement porter ce qu’ils veulent. Donc la façon dont la société perçoit ces modes de vie alternatifs évolue, même dans un pays religieux et intolérant envers la communauté LGBTQ comme le nôtre."

screenshot-drive.google.com-2017-09-22-17-32-14-415.jpeg
DR

"C'est une expérimentation vestimentaire"

De son côté, Richard Akuson assure également que "A Nasty Boy" n’est pas un "magazine gay" : "Beaucoup des modèles avec qui nous travaillons sont ravis d’explorer la thématique du genre. Nous avons travaillé avec un mannequin pour lequel c’était comme une évasion. C’était passionnant : il devenait une personne différente ! Souvent, les mannequins sont très intéressés par l’expérimentation vestimentaire : ils peuvent être hétérosexuels, mais curieux de défier le genre ou curieux à l’idée de s’habiller dans des tenues typiquement féminines. Du coup, je ne dirais pas que les gens avec qui nous travaillons sont tous homosexuels ou font partie d'une communauté LGBTQ."

– Article de Catherine Bennett initialement publié sur le site des Observateurs de France 24.

Quelque chose à ajouter ? Dites-le en commentaire.