La bibliothèque parisienne Marguerite-Durand, qui abrite une grande collection de livres et documents sur le féminisme et l'histoire des femmes, doit déménager pour un lieu plus petit. Les féministes s'organisent pour que ces archives ne meurent pas.

Une "expulsion". C'est ainsi que le syndicat CGT de la Direction des affaires culturelles de la Ville de Paris a qualifié, le 28 juillet 2017, le déménagement prévu pour la bibliothèque Marguerite-Durand.

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Actuellement, cette bibliothèque réunissant des milliers d'ouvrages et de documents portant sur les femmes, l'histoire des femmes et le féminisme réside à un étage de la médiathèque Jean-Pierre Melville, dans le XIIIe arrondissement de Paris. Cette dernière doit fermer pour travaux en juin 2018, et la Ville de Paris en a profité pour annoncer le déménagement de cette collection féminine et féministe vers la Bibliothèque historique de la ville de Paris (BHVP), dans le IVe arrondissement.

Cependant, si le projet de déménagement abouti, "la bibliothèque deviendra inaccessible, moins de gens s'y intéresseront, et on nous dira à terme qu'elle doit fermer" martèle Bertrand Pieri, syndicaliste de la CGT, à l'Obs.

Le déménagement de la bibliothèque, un "funeste projet" et mal organisé

Les défenseurs de la bibliothèque partagent l'avis de Bertrand Pieri. De nombreuses personnalités et associations se sont élevées contre ce "projet funeste", comme le nomme Christine Bard, historienne des femmes et fondatrice de l'association Archives du féminisme, qui a passé de nombreuses heures et journées à étudier à Marguerite-Durand.

Selon la CGT, le personnel n'a par ailleurs pas été informé des différentes étapes du projet, et n'a aucune visibilité sur ses futures conditions de travail.

De plus, la BHVP n'aurait pas les moyens physiques d'accueillir les collections de la bibliothèque Marguerite-Durand. Selon la Ville de Paris, les collections seraient alors stockées dans un entrepôt en région parisienne. "Les archives seront dans un local en banlieue, il faudra les demander deux jours à l’avance et il n’y aura presque plus de place pour la lecture", alerte à nouveau Christine Bard dans l'Obs. "C'est très grave car il s'agit de notre patrimoine. Il existe tellement peu de lieux de mémoire et de recherche liés au féminisme... On ne supportera pas sa disparition."

Un déménagement qui ne satisfait personne

En novembre 2016, le Conseil de Paris émettait pourtant le vœu que la bibliothèque Marguerite-Durand déménage pour un lieu "plus grand et plus fonctionnel". "Il n'est pas question de la fermer", assure Bruno Julliard, premier adjoint de la maire de Paris en charge de la culture. "Si son déménagement est envisagé, c'est pour rendre plus accessible et pour mieux valoriser ses formidables ressources."

"On invisibilise une fois de plus la cause et la mémoire des femmes"

"C'est faux", déclare sans demi-mesure Florence Montreynaud, historienne et auteure de plusieurs ouvrages sur les femmes et le féminisme, dont "Le XXe siècle des femmes", à Mashable FR. "Ce projet va conduire à noyer dans un ensemble vaste cette bibliothèque et tous ses documents. On invisibilise une fois de plus la cause et la mémoire des femmes."

Mardi 12 septembre, elle et Christine Bard rencontraient Renan Benyamina, conseiller de Bruno Julliard à la Ville de Paris. Mais, selon elles, l'administration campe sur ses positions, soutenant qu'il s'agit de la meilleure solution. "Ce qui manque clairement, c'est une volonté politique", poursuit-elle. "On peut débloquer des millions pour les Jeux olympiques 2024 mais pas pour les femmes. De la part d'une maire qui se dit féministe, ça ne passe pas."

Pour Florence Montreynaud, la médiathèque Jean-Pierre Melville reste le lieu idéal pour accuellir les documents de la bibliothèque Marguerite-Durand. "C'est un lieu international, beaucoup de chercheuses étrangères viennent ici se faire conseiller par du personnel de qualité pour des recherches très pointues. Le XIIIe arrondissement ne prend pas très bien le fait d'être vu comme un lieu de seconde zone", explique-t-elle à Mashable FR.

Une mobilisation féministe pour un lieu féministe

Pour Christine Bard, cette décision revient à "trahir le contrat passé avec Marguerite Durand". Cette journaliste, patronne de presse et militante féministe avait, en 1931, fait don à la mairie de Paris de toute sa collection de documents et archives féministes. Journaux et affiches, thèses, biographies et œuvres de femmes : plus de 10 000 livres et milliers de documents avaient ainsi rejoint les archives de la ville qui devait "les mettre gratuitement à la disposition du public pour être consultés sur place ou prêtés à domicile".

"C'est ma maison", explique avec tendresse Florence Montreynaud. "J'ai eu la chance immense d'y travailler pour mes ouvrages, d'y rencontrer des femmes formidables, d'y être formée aux archives, épaulée par des personnels compétents et de qualité". Son expérience n'est pas unique, et de nombreuses autres historiennes et féministes se sont élevés pour défendre le lieu

En octobre 2016, l'association Archives du féminisme publiait déjà dans Libération une tribune pour la création d'un vrai lieu dédié à l'histoire des femmes et du féminisme. "Au minimum, nous avons demandé à la mairie le statu quo, rester là où nous sommes en annulant les travaux de la médiathèque", précise Florence Montreynaud. Une première pétition accompagnait cet appel demandant un projet "vraiment" ambitieux de bibliothèque féministe. Un déménagement "ne peut se justifier que par une amélioration des conditions de travail des personnels et d’accès du public aux fonds", lisait-on alors dans la pétition.

Mais la date des travaux approche. Face à l'immobilisme de la Ville de Paris, l'association des Archives du féminisme a lancé le Collectif BMD (pour Bibliothèque Marguerite-Durand), présent sur les réseaux sociaux pour alerter et sensibiliser la population.

Une deuxième pétition a été lancée dans la foulée, espérant réunir plus de signatures pour montrer à l'administration municipale la mobilisation autour de ce "sauvetage". "Christine Bard a qualifié ce mouvement d'union sacrée des femmes", rapporte Florence Montreynaud à Mashable FR. "Qu'autant de femmes sortent de leur réserve – alors que nous avons autre chose à faire ! – pour donner la priorité à cette cause, cela prouve bien l'importance de ce lieu et de sa conservation."

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