L'épopée que les migrants entreprennent pour rejoindre l'Europe est semée d'embuches et de dangers. Les filières d'immigration clandestine et les passeurs se servent désormais des nouvelles technologies pour appâter les candidats à l'exode.

Les passeurs n'hésitent plus à utiliser les réseaux sociaux et les applications pour smartphones afin de faire la promotion des traversées qu'ils organisent, en toute illégalité. L'objectif : convaincre les candidats à l'immigration que leur sécurité sera assurée lors de la traversée et qu'ils arriveront à bon port, comme ils le prétendent.

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La vidéo ci-dessous a été mise en ligne par un passeur sur son propre compte Facebook, afin de montrer aux candidats à l'immigration qu'il travaille de façon sérieuse. On y voit ses échanges avec des migrants ayant quitté la ville turque d'Izmir, via l’application Whatsapp. Les migrants sont visiblement seuls à bord du bateau pneumatique qu'il a mis à leur disposition et cherchent à rejoindre l'île grecque de Chios. Message après message, le passeur donne des conseils et des indications aux migrants. Ces derniers lui envoient régulièrement leur localisation, afin qu'il leur indique la route à suivre, en pleine mer.

Sur les images, on voit que le passeur a utilisé l’application Mobizen, qui permet d’enregistrer l'activité d'un écran de téléphone portable en vidéo.

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Par ailleurs, sur Facebook, ce passeur n'hésite pas à donner le numéro de téléphone qu'il utilise sur Whatsapp et Viber, tout en encourageant les candidats à l’immigration à le contacter.

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Capture d'écran/Les Observateurs de France 24

Des traversées couronnées de succès ?

Pour convaincre les candidats à l'exil que les voyages qu'ils organisent sont couronnés de succès, et donc pour les piéger, d'autres passeurs publient également des vidéos montrant des personnes ayant réussi à passer en Europe, comme ils le prétendent.

C'est le cas de la vidéo ci-dessous, partagée sur Facebook par un passeur qui assure que ces migrants ont pu effectuer la traversée depuis Izmir jusqu’à l'île de Chios. Sur ces images, on voit des individus portant des gilets de sauvetage en train de fêter leur arrivée sur l’île et qui remercient le passeur ayant organisé la traversée.

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Sur Facebook, ce passeur précise également les détails de la traversée : "D’Izmir à Chios, le coût du voyage pour une personne est de 650 dollars. Et de l’île à Athènes, entre 600 et 800 euros." Puis il poursuit en donnant le prix d'un voyage en avion : "D’Athènes à l’Allemagne, compter 3500 euros par personne."

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Sur Facebook, ce passeur donne le prix des "prestations" qu'il propose.
Capture d'écran/Les Observateurs de France 24

Des groupes privés sur Facebook

Sur Facebook, il existe également des groupes privés où les passeurs partagent des informations concernant les points de départ des traversées et les itinéraires, ainsi que des photos des embarcations censées être utilisées, comme on peut le voir ci-dessous.

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Un bateau à bord duquel les migrants sont censés pouvoir voyager.
Capture d'écran/Les Observateurs de France 24

En outre, certaines pages proposent la fabrication de faux papiers (faux passeports européens notamment) pour des sommes pouvant aller jusqu’à 9 000 euros.

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Une page Facebook proposant de faux papiers aux migrants.
Capture d'écran/Les Observateurs de France 24

Ghazouan Kronfol, président du "Rassemblement des avocats syriens libres", est avocat en Turquie. Il explique comment des filières turques embauchent des Syriens afin d'attirer les candidats à l'immigration clandestine, puisque ces derniers viennent pour la plupart de Syrie et d'Irak. "Lorsque les autorités turques réalisent des contrôles sur le terrain, ce sont donc généralement ces Syriens qui tombent dans leurs filets. Il est difficile de mettre la main sur les chefs des réseaux. Mais les autorités turques ne poursuivent pas les administrateurs des pages Facebook de passeurs clandestins, peut-être parce qu’elles ne disposent pas des outils nécessaires pour suivre assidûment les pages arabophones. [La lutte contre la présence des passeurs sur les réseaux sociaux est complexe, NDLR]."

On estime à plus de quatre milliards d’euros les bénéfices réalisés par les filières d’immigration clandestine

Les autorités turques et le service de lutte contre l'immigration clandestine ont sollicité l'organisation de Ghazouan Kronfol. Le but : mener un travail de sensibilisation sur les dangers de l’immigration clandestine auprès des Syriens résidant en Turquie. "Nous avons répondu à leur demande et organisé un cycle de conférences pour faire connaître aux Syriens leurs droits et les lois relatives à leur situation en Turquie. Nous avons également évoqué les noyades et les arnaques qui visent à extorquer de grandes sommes d’argent. Mais nous ne savons pas l’impact réel que cette campagne a eu", explique-t-il.

"Je ne pense pas que la priorité soit de sensibiliser les candidats potentiels à l’immigration clandestine, mais de leur offrir des alternatives en Turquie. Les opportunités d’embauche sont limitées et les Syriens ne bénéficient pas d’un statut légal de réfugiés, seulement d’une protection temporaire."

De fait, la situation des migrants n’est pas enviable et ils veulent tous passer en Europe, dans l’espoir d’une vie meilleure. "Plus généralement, la mise en place d’une lutte contre la traite d’êtres humains dépend du climat politique qui règne entre la Turquie et l’Europe. Avant l’accord entre l’Union européenne et Ankara sur les migrants, il n’y avait pas de contrôle élargi. Mais suite à son application et aux restrictions mises en place par les autorités sur ces activités, nous avons noté une baisse du nombre d’immigrés clandestins. Malheureusement, ce commerce a repris dernièrement", conclut Ghazouan Kronfol.

Les passeurs clandestins, une activité juteuse

Afin de lutter contre les réseaux de passeurs, l’Union européenne a créé l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l'UE – surnommée Frontex – en 2004. Elle a ensuite été remplacée par l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes en 2016. Cette agence concentre son activité sur la lutte contre l’immigration clandestine et la traîte des êtres humains.

Avec l’arrivée de plus d’un million de migrants sur les côtes grecques et italiennes l’année dernière, on estime à plus de quatre milliards d’euros les bénéfices réalisés par les filières d’immigration clandestine. Selon Frontex, la plupart de ces bénéfices servent ensuite à financer d’autres activités illégales, comme le trafic de drogue ou d’armes.

  Article initialement publié sur Les Observateurs de France 24.

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