Si certaines déclarations d’Emmanuel Macron peuvent faire craindre une pratique quelque peu monarchique du pouvoir, l’amour de la sagesse (philo-sophia) qu’il professe tempérera peut-être ces tendances monarchiques.

Platon nourrissait secrètement un rêve : qu’un jour soit porté sur le trône un roi philosophe. Le disciple de Socrate avait tenté l’expérience lors de l’un de ses voyages, à Syracuse, auprès du tyran Denys. Là, dans les vertes plaines de Sicile, il se lie avec Dion, un jeune homme que Platon juge intelligent et prometteur, et qui admire Platon. Dion n’est autre que le beau-frère de Denys. Et Dion, si passionné par les discours de Platon, veut convaincre son beau-frère de l’écouter. Il y parvient enfin, raconte Plutarque dans La vie de Dion, et Platon se rend en son palais, pour lui réciter toutes sortes de discours sur la justice et la vertu.

VOIR AUSSI : Emmanuel Macron a choisi de fêter sa victoire au Louvre, tout un symbole (et pas qu’Illuminati)

"Il me semble que nous pouvons montrer qu’en changeant une seule chose une cité pourrait se transformer", écrit des années plus tard Platon dans La République. "Si l’on n’arrive pas ou bien à ce que les philosophes règnent dans les cités, ou bien à ce que ceux qui à présent sont nommés rois et hommes puissants philosophent de manière authentique et satisfaisante, et que coïncident l’un avec l’autre pouvoir politique et philosophie ; et à ce que les nombreuses natures de ceux qui à présent se dirigent séparément vers l’une ou l’autre carrière en soient empêchées par la contrainte, il n’y aura pas, mon ami Glaucon, de cesse aux maux des cités, ni non plus, il me semble, du genre humain."

Macron le monarque ?

Emmanuel Macron, qui a reçu une formation en philosophie auprès de Paul Ricœur, sera-t-il le roi philosophe tant espéré par Platon ?

Roi, il en a déjà peut-être certains aspects, tant la cérémonie d’hier avait quelque chose de monarchique. L’arrivée seul en silence, le discours grave, tout cela devant une pyramide et au milieu de la cour qui a abrité tant de souverains despotes, de François Ier à Napoleon III... "La mise en scène en mode monarque qui arrive seul au Louvre, ça commence bien Macron", fait remarquer la journaliste Mathilde Goanec. "Ce fut un sacre éminemment réussi pour Emmanuel Macron, la télévision remplaçant la cathédrale de Reims", écrit Antoine Perraud. Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France insoumise, a aussi dégainé la comparaison, appelant à se rassembler contre le "nouveau monarque présidentiel".

Il n’y a pas que la cérémonie d’hier. D’autres éléments fournissent des motifs d’inquiétude, lorsque l’on observe le parcours, les déclarations et les propositions d’Emmanuel Macron. C’est par exemple ce dîner à la Rotonde, que certains ont vu comme le signe d’un homme enivré par sa puissance. "Emmanuel Macron fait un dîner avec des happy few alors que l'extrême droite est au second tour. C'est une attitude d'enfant roi, et pas d'homme d'État”, faisait remarquer au premier tour le politologue Thomas Guénolé.

 

Autre attitude qu’on pourrait qualifier de "monarchique", la promesse d’un recours au 49.3 et aux ordonnances. Emmanuel Macron pourrait passer en force sur les lois qu’il juge prioritaires et qui ont été énoncées pendant sa campagne s’il n’obtient pas assez de députés à l’assemblée, comme il l’a déjà laissé entendre au journal Le Monde début avril. Or les Français sont 61 % à souhaiter que le futur président n’ait pas de majorité aux législatives, et rien ne dit qu’il parvienne à l’obtenir. Pour gouverner sans avoir à former d’alliances, il lui faudrait un minimum de 289 députés. Les projections actuelles des sondages laissent plutôt entrevoir un nombre compris entre 249 et 286...

S’il devient roi, et qu’il s’arroge un pouvoir trop grand, du moins faut-il alors espérer que ses décisions seront sages.

Concernant les ordonnances, procédure par laquelle le gouvernement "peut demander au Parlement l’autorisation de prendre lui-même des mesures relevant normalement du domaine de la loi", Macron a affirmé plusieurs fois, au JDD ou encore sur Public Sénat, vouloir appliquer son programme en partie "dans des lois classiques", et l’autre partie, "par ordonnance". Interrogé vendredi sur le sujet par Mediapart, Emmanuel Macron s’est défendu : "L’ordonnance, cela suppose de voter deux textes de loi, un projet de loi d’habilitation, un projet de loi de ratification, donc ça ne shunte pas le Parlement, ça raccourcit la procédure parlementaire."

On pourrait encore citer l’absence de véritable démocratie au sein d’En marche !, au contraire des partis de gouvernement comme le PS ou les Républicains, dans lesquelles des motions sont adoptées au sein de congrès qui définissent la ligne du parti. Ou l’attitude un brin control-freak du candidat avec ses équipes.

S’il devient roi, et qu’il s’arroge un pouvoir trop grand, du moins faut-il alors espérer que ses décisions seront sages.  

Un peu philosophe

Philosophe, il l’est déjà, si par philosophes on désigne ceux qui ont reçu une formation philosophique. Il a décroché un diplôme d'études approfondies (DEA) – l’équivalent d’un master 2 – de philosophie, à l’université Paris X-Nanterre. Il fut aussi assistant éditorial du grand Paul Ricœur:

Son DEA portait sur Hegel, ce qui en soi incite au plus profond respect de la part de l’ex-étudiante en philosophie que je suis, qui a souffert pendant des jours sur la Phénoménologie de l’esprit. Il faut avoir une sacrée dose de masochisme en soi (et de patience) pour se coltiner le philosophe allemand, l’un des plus abscons qui soient. Et il y a quelque drôle d’ironie à se dire que c’est maintenant Macron qui va accomplir le "sens de l’histoire", et qu’il deviendra peut-être l’un de ces "grands hommes" qui conduisent le peuple selon son Esprit, dont Hegel avait théorisé le principe.

Dans ses débats qu’il ne refuse jamais d’avoir, avec les ouvriers de Whirpool comme avec la présidente du Front national, gageons qu’Emmanuel Macron ressemble au moins un peu au philosophe que décrit Platon, qui "consent volontiers à goûter à tout savoir, qui se porte gaiement vers l’étude, et qui est insatiable".

Plus profondément, et cela fait de lui un philosophe dans un sens plus vrai du terme, Emmanuel Macron aura réussi, comme Mélenchon, à renverser une fausse certitude, popularisée par la méthode Sarkozy, et qui était depuis passée pour un modèle : que pour plaire, il faut faire "populasse". Et parler à ses électeurs comme à des enfants... qu’on méprise secrètement. L’ex-ministre de l’Économie ne sait pas toujours se faire comprendre, il pourrait parfois être tout aussi intelligent en étant plus limpide. Mais du moins n’a-t-il pas abandonné toute forme de complexité, ce qui est tout à son honneur.

Pas sûr que l’exercice du pouvoir l’aide à penser librement

C’est ce que montre l’usage du "en même temps", comme l’a brillamment exposé Claude Askolovitch :

 

"'Et en même temps', cette cheville des démonstrations macroniennes, est la marque même d’une civilisation. Je n’imagine pas plus grand respect pour un peuple qu’en lui parlant ainsi ; on se parle à soi-même en parlant aux autres. 'Et en même temps', se dit-on en raisonnant, en admettant non pas la banalité des opinions molles qui se vaudraient toutes, mais les vérités fortes qui se rencontrent, et qu’il faut énoncer. Apprendrons-nous la dialectique, et saurons-nous redevenir philosophes, ce que nous fûmes, aux prémisses de nos révolutions ?"

...Et comme le défend aussi un autre philosophe:

Platon envoyé par le prétendu "roi-philosophe" sur une galère...

Roi ? Peut-être, à voir. Philosophe ? Un peu, sans doute. Roi philosophe ? Pour être roi philosophe, il faudrait qu’il parvienne à "philosopher de manière authentique et satisfaisante". Pas sûr que la vie de président et le rythme médiatique lui en laissent le temps...

Et surtout, pas sûr que l’exercice du pouvoir l’aide à penser librement. La suite de l’histoire du tyran Denys et de Platon est riche d’enseignement en la matière. Un jour Platon discourait sur la justice, voulant montrer que la vie de l’homme intègre et juste est plus heureuse que celle de l’homme injuste. Denys se sentit alors visé et convaincu, et "souffrait impatiemment cet entretien", raconte Plutarque. Il sent aussi une jalousie monter en lui, face au charme que produit le discours de Platon devant ses assistants. Il demande alors à Platon ce qu’il est venu chercher en Sicile. "Y chercher un homme de cœur, répondit Platon. — Comment ? répliqua Denys ; à t’entendre on dirait que tu ne l’as pas encore trouvé." Et il le fit embarquer sur une galère, en demandant à l’un de ses hommes de main de faire périr Platon pendant la traversée, ou de le vendre comme esclave.

À tout homme de pouvoir, la vérité est d’autant plus difficile à entendre. Emmanuel Kant, l’autre grand penseur ardu que fréquente tout bon étudiant en philosophie, pensait d’ailleurs que c’était une des raisons qui rendait impossible l’émergence d’un roi philosophe, car "détenir le pouvoir corrompt inévitablement le libre jugement de la raison". C’est un avertissement que le nouveau chef de l’État devra méditer, s’il veut réaliser le grand rêve de Platon.

800px-damocles-westallpc20080120-8842a.jpg
Pour répondre à ses remarques incessantes selon lesquelles il avait de la "chance" d'être tyran, Denys cède son trône pour une journée à Damoclès, roi des orfèvres, et suspend une épée retenue par un crin de cheval au-dessus de sa tête. Il symbolise ainsi la position inconfortable du chef, sur laquelle pèse une lourde responsabilité qui peut toujours se retourner contre lui.
Tableau de Richard Westall / via Wikipedia

 

Quelque chose à ajouter ? Dites-le en commentaire.