Bien qu’il fut ministre de l’Économie pendant deux ans et bras droit de François Hollande pendant deux autres années, le candidat d’En marche ! a réussi à incarner le renouvellement, dans une France marquée par le ras-le-bol des partis.

"Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change" : cette phrase célèbre, tirée du livre de Giuseppe Tomasi di Lampedusa et reprise dans le film du même nom de Visconti, illustre à merveille la situation actuelle. Au milieu du XIXe siècle, le prince Salina se désole de la chute de l’aristocrate, progressivement évincée par les Républicains menés par Garibaldi. Son neveu, lui, rejoint la Révolution, mais pas parce qu’il en embrasse les principes. Non, parce qu’il a compris que c’était le meilleur moyen pour lui de préserver les avantages de sa classe.

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C’est le même hold-up que réalise Emmanuel Macron. Avec ce paradoxe qu’il est le fils spirituel de François Hollande et qu’il défend largement les “gagnants” de la mondialisation, il a réussi le tour de passe-passe d’incarner le renouvellement, le changement, en mettant à mort les vieux partis, usés par leurs divisions.

La victoire du “dégagisme”

Tout dans cette campagne a montré à quel point les Français étaient lassés de ces machines. Selon le dernier baromètre de la confiance politique, mené depuis 2009 par le Cevipof, seuls 11 % des Français ont "plutôt confiance" ou "très confiance" dans les partis politiques.

Les scores élevés de la candidate du Front national, et la montée en puissance pendant cette campagne de Jean-Luc Mélenchon, théoricien du "dégagisme", ont confirmé ce désamour. Le candidat de la France insoumise a construit toute sa campagne autour du refus de la logique des appareils politiques. Il a dit non aux primaires et a évincé de sa campagne les logos et les signes le rattachant à un parti. Le 18 mars, lors du meeting qui a amorcé le basculement de sa campagne, il a demandé à ses partisans de venir avec des drapeaux français, plutôt que des drapeaux de partis ou de syndicats :

Le décrochage du candidat du parti socialiste et l’incapacité du candidat de la droite républicaine à doubler son adversaire Marine Le Pen illustrent aussi à quel point ces partis sont rejetés dans l’esprit des Français. Benoît Hamon ne recueille que 6,2 % selon un sondage Ipsos/Sopra Steria réalisé pour plusieurs médias dont RFI-France 24, et François Fillon arrive troisième avec 19,7 %.

Dans les pas de François Hollande

En face, Emmanuel Macron a bien senti ce désamour, et parce qu’il était moins attaché à la famille politique qui l’avait accueilli au gouvernement que nombre de ses collègues ministres ou députés, il a réussi à s’en détacher. Pendant la campagne, il a misé sur le "ni droite, ni gauche" et fustigé de nombreuses fois le "système" dont il était pourtant issu, à tel point qu’on a pu parler à son propos de "populisme d’en-haut". Il a réitéré ses critiques ce dimanche 23 avril, se félicitant que la France ait écarté "ses deux partis politiques qui gouvernent depuis 30 ans" et a lancé un "défi" : "Rompre avec le système qui a été incapable de redresser le pays depuis 40 ans."

Habilement, le candidat d’En marche ! a su se débarrasser d’une coquille devenue trop encombrante. Mais il ne faut pas se leurrer : Emmanuel Macron change la forme... pour garder l’essentiel du fond. Ce n’est pas parce qu’il appelle la structure qui regroupe ses militants un "mouvement" plutôt qu’un parti, qu’il ne reproduira pas à terme les mêmes habitus qu’un parti.

Parce qu’il incarne la mondialisation heureuse, le refus des frontières ou encore l’uberisation, il accompagne un mouvement commencé depuis une trentaine d’années plutôt qu’il ne s’y oppose. Si l’on voulait reprendre un terme dont on a abusé récemment, il apparaît comme le candidat du "système" par excellence, si par "système", on entend les classes dirigeantes : c’est dans la catégorie "CSP+" qu’Emmanuel Macron a fait le plein d’intentions de votes (26 %), et c’est dans la catégorie ouvriers qu’il a obtenu son plus bas score (6 %), même si l’analyse doit être nuancée car ses concurrents à gauche ne font pas non plus le plein de votes dans cette catégorie comme l’analysait récemment le politologue Jérôme Fourquet. Il est surtout le candidat des "plus diplômés", enregistrant ses meilleurs scores chez les Bac+2 et "premiers de la classe".

Par ailleurs, même s’il récuse la filiation, Emmanuel Macron est très proche idéologiquement de François Hollande. Nous savons déjà qu’il en reprendra l’héritage, avec une loi Macron bis et la pérennisation du Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE), qui étaient les grandes mesures économiques du quinquennat de Hollande.

Un banquier qui accomplit le casse du siècle, voilà comment on pourrait résumer l’étonnant paradoxe de cette victoire.

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