Depuis samedi, ce cliché d'un photographie syrien éploré après une attaque ayant tué 126 personnes dont 68 enfants, émeut et bouleverse la Toile. Pourquoi cette photo plus qu'une autre ?

Depuis samedi 15 avril, ce cliché émeut et bouleverse la Toile. Il a été pris le jour-même, alors que la Syrie connaissait un de ses plus tragiques attentats de ces dernières années. Avec une camionnette piégée, un kamikaze s'en est pris à un convoi de bus transportant des milliers d’habitants évacués de Foua et de Kafraya, deux villes prorégime qui ont été assiégées par les insurgés. Non revendiquée, l'attaque a tué 126 personnes dont 68 enfants.

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Présent sur place, le photographe Abd Alkader Habak a porté secours à quelques victimes, comme il l'a pu. Avant de s'effondrer sur le sol, où il est resté en larmes, à genoux.

Photographiée par son collègue Ahmad Primo, la scène semble synthétiser en image tout le désarroi qu'il est possible de ressentir face à une attaque aussi tragique. Postée sur Twitter, le cliché n'a pas tardé à devenir viral. Avec les changements numériques, "il y a de plus en plus de photos iconiques. Avant on en avait une tous les 4-5 ans, là on en a quasiment tous les 6 mois, donc on voit que le processus s’accélère", indiquait le chercheur André Gunthert aux Inrocks. Pourquoi cette photo plus qu'une autre ?

1. Nous ne sommes pas habitués à voir des photos prises "dans l'envers du décor"

Les photos qui nous parviennent des conflits de ce monde sont prises par des photographes de guerre et des journalistes de terrain. Ce sont des preuves tangibles des drames qui se nouent encore aux quatre coins de la Terre et nous les consommons comme autant de traces visuelles de l'actualité. Parce que nous sommes régulièrement confrontées à elles, ces photos sont pour la plupart devenues quasi "invisibles" à nos yeux. On ne sait plus très bien ce qu'elles racontent, où elles ont été prises et quand, si ce n'est qu'elles sont globalement "des images choc" illustrant l'imperturbable fait que "le monde va mal", avec ses paysages redondants (ceux de villes dévastées, d'immeubles effrondrés, de voitures calcinées...) et son ambiance pesante (le flou d'un mouvement ou au contraire, la lourdeur d'un air saturé de poussière dans le silence qui suit une attaque).

Dans son livre "La souffrance à distance. Morale humanitaire, médias et politique", Luc Boltanski s'interroge sur la dimension politique de la "souffrance à distance" et ce que veut dire le fait de rapporter à la télévision "des cortèges de miséreux, des corps d'affamés ou de suppliciés." Si ce cliché de Abd Alkader Habak agenouillé nous émeut tant, c'est sans doute parce qu'il est rare : voir un photographe local en larmes alors même que son métier lui prescrit d'être sur le terrain, nous fait imaginer comme l'événement doit être tragique, même pour ceux dont le quotidien est de prendre de la distance sur une actualité. À travers cet homme éploré, ce n'est donc pas exactement une victime que nous observons. C'est un être humain dont l'universelle sensibilité (que nous pouvons partager avec lui) commande de pleurer devant une scène insoutenable, à laquelle il ne participe pas directement, parce qu'il est photographe, mais dans laquelle il trouve un nouveau rôle, en faisant le choix d'aider quelques enfants rescapés. "Personne ne me l'a jamais dit en face, mais parfois je sens comme un non-dit de la part de certains collègues, quand je pose mon appareil et que je commence à aider. Que je ne devrais pas faire cela, parce que ce n'est pas mon travail, et que je vais peut-être rater une bonne image", disait à ce propos le photoreporter à l'AFP Aris Messinis, dans un poignant témoignage.

2. Cette image dépeint la tristesse face au choc, pas le choc en lui-même

Les photos de corps inanimés, de vêtements ensanglantés, de débris et d'incendies... racontent tellement de choses qu'elles n'en racontent plus qu'une seule : le chaos. Face à leur multiplication dans les médias, nos regards ont appris à s'en détourner, quasi insensibles. C'est ce qu'en journalisme l'on appelle la "loi de proximité", ce principe selon lequel une information ne va avoir d'importance pour le lecteur que d'après quatre axes – géographique, temporel, affectif et sociétal. Pour le dire autrement, un fait divers va vous intéresser davantage s'il a eu lieu près de chez vous, il y a peu de temps, et s'il touche une personne partageant le même métier que le vôtre / ayant le même âge que vous / etc.

Ce cliché montrant Abd Alkader Habak à genoux n'est pas premier degré. Il ne nous donne pas directement à voir une attaque choquante. Non, ce qu'il nous donne à voir est plus humain, et donc plus dur encore : il s'agit d'un homme dévasté devant l'indicible.

3. Un sujet en pleurs et à genoux : une composition sobre qui confine à l'allégorie

La jeune fille et le napalm pendant la guerre du Viêtnam, l'Afghane aux yeux verts pendant la guerre d'Afghanistan, le petit Omran, 5 ans, assis seul dans une ambulance après le bombardement de l'immeuble où il vivait à Alep, Aylan, le petit Syrien de 3 ans, retrouvé sur une plage turque, la femme de Baton Rouge qui se tient debout devant des policiers... Nombreux sont les événements ayant marqué la communauté internationale à avoir leurs photos iconiques mettant en scène un sujet. Celles-ci permettent à chacun de se représenter l'essence d'un moment tragique et bouleversant. 

Ce qui rend une photo plus percutante qu'une autre tient évidemment à sa composition. Cette dernière est comme "la silhouette" d'une personne : c'est ce qui va, de loin, la rendre distinctive. Parce qu'elle ne peut résumer un seul mouvement, une photo trop dense, même très belle, aura plus de mal à capter notre attention et à se loger dans notre mémoire. Ici, le cliché de Abd Alkader Habak est lisible par tous : un homme en pleurs, sous le choc, tellement perturbé qu'il ne peut se lever... Il s'agit presque de l'allégorie du sentiment de bouleversement.

Le visage pétri de tristesse du photographe : c'est sans doute cette empathie pour l'empathie qui pousse les internautes à massivement partager ce cliché. Finalement, ce que nous apprend la viralité de cette photo, c'est que face aux événements qui dépassent la communauté internationale, le fait de mettre un visage sur les foules de victimes de guerre à travers des instants isolés et poignants est le seul rappel possible de notre humanité.

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