Ce mercredi 8 mars, un mouvement de grève pour les droits des femmes doit être lancé dans près de 35 pays. Voici un "Rétroprojecteur" sur les grandes grèves nationales de femmes au cours de l'histoire récente.

S’il existe de nombreux cas de grèves localisées menées par des femmes, rares sont les exemples de grandes grèves nationales menées au nom de leurs droits. En voici quatre, qui ont marqué l’histoire.

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ÉTATS-UNIS, 26 août 1970

C’est sans doute l’un des tout premiers appels à une grande grève nationale pour les droits des femmes. L’idée vient de Betty Friedan, une femme issue des classes moyennes qui s’est fait connaître en 1963 par son essai La Femme mystifiée (The Feminine Mystique), et qui a fondé trois ans plus tard la National Organization for Women (NOW). Elle raconte dans son livre, It Changed My Life, que l’idée lui a été soufflée par quelqu’un de Floride, qui lui suggère une grande grève à l’occasion du cinquantième anniversaire de la ratification du droit de vote des femmes aux États-Unis :

"Les médias se moquaient encore du mouvement des femmes. Et à cause de cette peur du ridicule, beaucoup de femmes hésitaient à se dire féministes… Nous avions besoin d’une action pour leur montrer, et nous montrer, à quel point nous étions fortes. (...) Dans l’avion pour Chicago, j’ai décidé de proposer une grève pour le 26 août 1970, pour rappeler que l’égalité hommes-femmes n’était pas encore acquise. Je l’ai proposé aux femmes (de NOW) en sortant de l’avion et elles ont immédiatement été enthousiastes."

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Manifestation du Mouvement de libération des femmes à Washington, le 26 août 1970.
Don Carl STEFFEN/Gamma-Rapho via Getty Images

L’idée de Friedan était non seulement que les femmes employées arrêtent de travailler à l’usine ou dans les magasins, mais aussi qu’elles fassent tomber leur tablier, qu’elles cessent tout travail domestique, pour faire sentir leur "absence". Un appel à l'arrêt du travail domestique ET à l’arrêt du travail salarié, donc.

50 000 femmes défilent dans les rues de New York

Ce jour-là, près de 50 000 femmes défilent dans les rues de New York, bloquant la cinquième avenue, l’une des plus fréquentées de la capitale. "Ne repassez pas tant que la grève est là", clament les pancartes. Des activistes infiltrent des bars fréquentés uniquement par des hommes. Des conférences et des discours sont improvisés à Detroit, Indianapolis, Boston, sur le campus de Berkeley et à La Nouvelle-Orléans.

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Manifestation de femmes sur la cinquième avenue, à New York, le 26 août 1970.
Vic DeLucia/New York Post/Photo Archives, LLC via Getty Images

Il est difficile de savoir combien de femmes firent réellement grève de leur emploi ce jour-là, explique Laura L. Frader, professeure d’histoire à la Northeastern University, contactée par Mashable FR. D’autant que le mot de Friedan appelait à une grève plus globale. Mais l’écho fut considérable, si bien qu’il entraîna la naissance du Mouvement de libération des femmes (MLF) en France, avec la présence, en ce 26 août 1970 à Paris, de quelques dizaines de manifestantes venues soutenir leurs consœurs américaines avec leurs banderoles "Un homme sur deux est une femme", "Il y a plus inconnu encore que le soldat : sa femme".

ISLANDE, 24 octobre 1975

C’est LA grève la plus importante au monde en matière de grèves nationales féministes, et celle qui a servi d’exemple par la suite (même si en réalité on ne peut pas non plus la qualifier de "grève générale", si par grève générale on entend un arrêt du travail de tous les secteurs professionnels, jusqu’à ce que les revendications soient obtenues). La grève n’a en effet duré qu’une journée.

Ce sont des féministes très à gauche, les Red sokkana (Bas rouges), qui lancent l’idée pour "protester contre les écarts de salaire et les pratiques d'emploi injustes". Et pour rendre hommage à l’initiative de l’ONU qui avait décrété cette année "année des femmes". Elles évitent le mot "grève", qui faisait peur à l’époque, et appelent ce jour le "jour sans". Le taux de participation est impressionnant. En ce jour ensoleillé selon la BBC, près de 90 % des femmes du pays cessent le travail. Et 30 000 femmes défilent, alors que l’Islande ne comptait à cette date que quelque 200 000 habitants.

"Dans les jours qui précédaient le 24 octobre, il semblait que partout les femmes se rassemblaient, buvant du café, fumant sans cesse, parlant avec excitation. Ma grand-mère, qui travaillait incroyablement dur dans une conserverie de poissons, n'était pas prête à prendre ce jour "sans". Mais les questions posées par les Islandaises tournaient dans sa tête. Pourquoi ses jeunes collègues mâles rapportaient-ils à la maison des revenus plus élevés alors que son travail à elle n'était pas moins dur physiquement", raconte Annadis Rudolfsdottir dans les colonnes du Guardian.

Près de 90 % des Islandaises cessent le travail

Les hommes du pays n’eurent guère d’autre choix, ce jour-là, que d’emmener leurs bambins au travail, puisque nombre d’écoles et de crèches étaient fermées. Des ruptures de stock de plats faciles à préparer furent constatées dans les magasins, car oui, les femmes n'étaient plus là pour faire la tambouille ! Un calvaire pour certains, qui qualifièrent ce jour de "long vendredi"...

Mais aussi une prouesse extraordinaire, qui déboucha cinq ans plus tard sur l’élection de la première femme présidente en Europe, Vigdis Finnbogadottir. "Ce jour-là marqua le premier jour de l’émancipation des femmes islandaises", raconte l’ex-présidente au site de la BBC. "Cela a complètement paralysé le pays et a ouvert les yeux de beaucoup d’hommes." Et qui résonna longtemps après, puisque les Islandaises continuent aujourd’hui à manifester leurs droits ce jour-là.

SUISSE, 14 juin 1991

La mobilisation des femmes suisses, en 1991, est le fruit de la rencontre entre un groupe de femmes horlogistes syndicalistes de la vallée de Joux, des mouvements féministes et une syndicaliste haut placée, Christiane Brunner. Celle-ci a déjà été présidente du Syndicat des services publics et siège au secrétariat de la puissante Fédération suisse des travailleurs de la métallurgie et de l'horlogerie. Elle propose l’idée à l'Union syndicale suisse, qui l’accepte. La grève aura lieu le 14 juin 1991, pour demander l’application de l'article sur l'égalité hommes-femmes inscrit dix ans plus tôt dans la Constitution, le 14 juin 1981.

Dire que la grève fut une réussite est un euphémisme. Dans un pays qui ne compte alors qu’à peine 7 millions d’habitants, entre 250 000 et 500 000 personnes défilent à travers le pays, brandissant le slogan "Femmes bras croisés, le pays perd pied". Les salariés qui ne peuvent pas s’arrêter de peur de perdre leur emploi viennent en fuchsia au travail, en signe de solidarité. Les enseignants préparent des cours sur les grèves et les droits des femmes. Des hommes solidaires organisent des séances de repassage sur les places publiques, d’autres s’habillent en femmes ou arborent du rose. Des rues sont rebaptisées pendant la nuit : la rue de la Constituante devient la Rue du Ras-le-bol... "C’était entre Woodstock et la fête de Noël !", raconte Ursula Gaillard, auteure de Mieux qu’un rêve, une grève ! La grève des femmes du 14 juin 1991 en Suisse.

Des hommes solidaires organisent des séances de repassage publiques

Il est difficile là aussi de dire combien de personnes ont réellement arrêté de travailler, dans un pays où les arrêts de travail sont quasiment illégaux sans l’accord des patrons, depuis l’accord sur la "Paix du travail" signé en 1983. À Neuchâtel, des vendeuses et caissières débrayent pendant une à deux heures. À Porrentruy, des infirmières qui ont arrêté le travail pendant quelques heures sont licenciées. Les grèves sont pour la plupart brèves, et localisées.

"La mobilisation est impressionnante même s'il ne s'agit pas véritablement d'une grève. Les Suisses et les Suissesses sont bien trop attachés à la paix du travail pour envisager ce moyen d'action !", commente la RTS. Après la grande grève de 1918, celle de 1991 est tout de même la seule qui fut qualifiée de "grève générale", explique Nelly Valsangiacomo, professeure d’histoire à l’Université de Lausanne : "Ce sont les deux seuls cas en Suisse où il y a eu l’intention d’une grande grève qui touche tout le territoire."

POLOGNE, 3 octobre 2016

On l’a appelé le "lundi noir" de la Pologne, du nom de la couleur des manifestants, ce 3 octobre 2016. L’appel est lancé sur les réseaux sociaux par le tout jeune parti Razem, pour protester contre la volonté du gouvernement d’interdire totalement l’avortement, qui n’était jusque-là autorisé qu’en cas de risque pour la vie ou la santé de la mère, d’une grave pathologie irréversible chez l’embryon, et dans les cas de grossesses résultant d’un viol ou d’un inceste. Très vite, des activistes, hommes et femmes politiques, journalistes, des célébrités aussi, le rejoignent. Deux syndicats finiront aussi par le soutenir, mais le plus influent – Solidarnosc – le condamne.

À Varsovie, entre 3 000 et 5 000 personnes vêtues de noir envahissent les rues. "À cause des lois en vigueur, il valait mieux prendre un jour off que de faire grève. Beaucoup de femmes, qui ne pouvaient pas prendre de jour de congé sont venues au travail en noir, par solidarité avec les manifestants. Dans certaines écoles, des classes entières étaient habillées en noir", raconte Malgorzata Fidelis, spécialiste de l’histoire des femmes en Pologne.

Des hommes et des femmes de toutes classes sociales et de toutes générations ont participé au mouvement : "Ce genre de manifestations est en général organisé par les femmes éduquées des centres-villes. Mais la 'manifestation noire' était différente. Pour la première fois, il y a eu des défilés non seulement dans les grandes villes, mais aussi dans beaucoup de petites villes, qui sont les bastions du parti Droit et justice (le parti au pouvoir, ndlr)", explique la chercheuse.

Et la manifestation a payé. Deux jours après le "lundi noir", le gouvernement a retiré sa proposition de loi. "Il y a en Pologne une longue tradition de participation des femmes aux grèves", conclut Malgorzata Fidelis. "Dès les années 1880, les femmes étaient parfois majoritaires dans certaines grèves, et cela a continué pendant la révolution de 1905, l’entre-deux guerres et la période communiste d’après-guerre. Mais il est vrai que la manifestation noire est la première grande manifestation de rue en Pologne centrée sur un sujet qui concerne les femmes, et particulièrement les droits reproductifs."

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Manifestation devant l'Hôtel de ville de Malmö, en Pologne, le 3 octobre 2016.
Magnus Persson/Pacific Press/LightRocket via Getty Images

Ces exemples ne sont pas les seuls

Nous n’avons détaillé ici que les événements qui nous ont semblé les plus significatifs, par leur ampleur, leur rôle de pionniers, et parce qu’ils faisaient suite à un appel à la grève. On a tendance à l’oublier, mais la Révolution russe de 1917 a débuté lorsque des femmes à Pétrograd (Saint-Pétersbourg) se mirent à défiler pour demander du pain, et le retour de leurs maris partis au front. "Sans tenir compte de nos instructions, les ouvrières de plusieurs tisseries se sont mises en grève et ont envoyé des délégations aux métallurgistes pour leur demander de les soutenir... Il n’est pas venu à l’idée d’un seul travailleur que ce pourrait être le premier jour de la Révolution", raconte Léon Trotsky, dans Histoire de la Révolution russe. Plus récemment, une énorme manifestation pour protester contre les meurtres de femmes a eu lieu en Argentine, quelques jours seulement après le "lundi noir" polonais. Les femmes quittèrent leur travail pendant une heure, soutenues par la plupart des syndicats du pays. Et la liste est sans doute non-exhaustive...

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