La justice allemande a rejeté mardi la requête d’Anas Modamani, le réfugié syrien qui avait pris un selfie avec la chancelière Angela Merkel, d’obliger Facebook à effacer la célèbre photo, détournée par la fachosphère allemande.

Anas Modamani n’est pas au bout de ses peines. Du moins avec Facebook. Ce jeune Syrien de 19 ans s’était lancé dans une bataille judiciaire contre le mastodonte des réseaux sociaux en Allemagne afin de faire censurer les détournements de son selfie avec la chancelière allemande Angela Merkel. Mais le tribunal de Würzburg a refusé, mardi 7 mars, d’ordonner au géant californien d’effacer les photomontages le présentant comme un terroriste.

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Selon les juges, Facebook ne peut être tenu pour responsable des inepties colportées par les utilisateurs. Ce procès, très attendu en Allemagne, touchait à deux points qui agitent fortement l’opinion allemande : la politique généreuse d’accueil des réfugiés de Berlin et la prolifération des discours haineux sur Facebook.

Anas Modamani, 19 ans, risque donc de continuer à voir pulluler sur le réseau social les détournements d’un d’un cliché avec la chancelière allemande qui l’a rendu célèbre le 10 septembre 2015. Il ne se doutait pas alors de l’impact de cette photo, qui a fait le tour du monde médiatique pour illustrer une Allemagne généreuse prête à prendre en charge ceux qui fuient le conflit en Syrie. Il a aussi "a changé ma vie", confiait-il fin février à la chaîne d’information en continue qatarie Al-Jazeera. Six mois après la publication du selfie, Anas Modamani découvre l’univers impitoyable des "fake news" (informations trompeuses) sur Facebook.

Anas Modamani, victime des "fake news"

Le premier détournement remonte à mars 2016, peu après les attentats en Belgique. Le jeune syrien découvre que la légende du cliché le présente comme Najim Laachraoui, l’un des deux kamikazes de l’aéroport de Bruxelles. "Merkel a-t-elle pris un selfie avec un terroriste ?", se demande ainsi un site d’information en langue allemande basé en Bulgarie, à la crédibilité très discutable. L’image et le lien vers l’article tendancieux circulent à la vitesse du "like" sur Facebook. Le photomontage se faufile jusqu’à des pages Facebook quasi-officielles du puissant parti anti-immigrés Alternative für Deutschland (AfD).

"Quand j’ai découvert ça, j’ai pleuré"

"Quand j’ai découvert ça, j’ai pleuré", se rappelle le jeune réfugié qui souligne avoir fui la Syrie avant tout pour "vivre en tranquillité". Mais il n’a encore rien vu. Après l’attentat contre un marché de Noël à Berlin, en décembre 2016, les responsables de la page Facebook "Anti-Eu" (anti-Europe) retravaillent à leur tour le célèbre selfie pour faire passer Anas Modamani pour le conducteur du camion qui a foncé sur la foule. Rebelote quelques jours plus tard, lorsqu’une personne sans domicile fixe est brûlée vive. Sept réfugiés sont soupçonnés et Anas Modamani devient, dans la fachosphère allemande, l’un des auteurs. À chaque occasion, c’est la même chose : ces internautes mal intentionnés visent Angela Merkel, mais c’est lui qui en pâtit au quotidien.

"Je n’osais plus sortir de chez moi", se remémore le jeune Syrien. Entre temps, il a pris un avocat pour obtenir de Facebook que les photomontages soient effacés de la mémoire du réseau social. Plus de 45 demandes ont été adressées en ce sens au géant de l’Internet. Facebook a finalement accepté d’ôter les images en Allemagne, où la loi protège le droit à la vie privée d’Anas Modamani, mais refuse pour le reste du monde car "elles ne contreviennent pas aux standards" pour les messages postés.

Facebook ne veut pas être "arbitre de la vérité"

Le groupe californien refuse également de faire la police a priori et consent à effacer les messages signalés comme choquant par les utlisateurs. La ligne de défense du groupe californien, réitérée devant le tribunal, est claire : une plateforme technique n’a pas à juger de la pertinence des informations publiées. "Nous ne voulons pas être les arbitres de la vérité", avait résumé Sheryl Sandberg, la directrice des opérations de Facebook, lors d’un entretien accordé au quotidien Bild.

Le réseau social refuse d’offrir la possibilité aux deux milliards d’utilisateurs de contester la véracité de telle ou telle information publiée et de demander à Facebook de trancher. Même après l’élection présidentielle aux États-Unis, au plus fort de la polémique autour des "fake news", le fondateur du site Mark Zuckerberg a fait de la résistance. Et lorsqu’il a finalement accepté de mettre en place un système de vérification des faits dans différents pays, il a fait appel à des sites d’informations établis pour juger de l’authenticité d’une publication.

Mais Chan-jo Jun, l’avocat d’Anas Modamani, tient Facebook pour responsable du contenu posté sur la plateforme et exige que la photo ne puisse plus jamais y être mise en ligne. Le réseau social "travaille avec les contenus, rassemble les données sur les utilisateurs et décide ensuite grâce à un algorithme quels contenus doivent être mis en avant [publicités, hiérarchie des messages et informations diffusés dans le fil d’actualité, NDLR]. Il se comporte donc comme une entreprise médiatique qui doit en assumer les responsabilités”, a-t-il expliqué à la radio régionale bavaroise Bayerischer Rundfunk 3 (BR3).

Le tribunal de Würzburg n’a pas été de cet avis. Le réseau social peut donc souffler. Mais pour Anas Modamani, le calvaire risque de continuer. Ses craintes ? Au quotidien Der Spiegel, il a expliqué avoir peur de retourner en Syrie ou au Liban pour rendre visite à ses proches à cause de cette affaire. Il redoute que des douaniers zélés et connectés aient vent des fausses histoires qui l'assimilent à un terroriste.

– Article initialement publié sur le site de France 24.

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