Début août, un couturier chinois était mortellement agressé à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis. Depuis, la communauté chinoise d’Île-de-France réclame davantage de sécurité. D'Aubervilliers à Belleville, les langues se délient. Reportage.

Des camions blancs vont et viennent dans un immense dédale d'entrepôts, partout on décharge de grands cartons estampillés "made in China" ou "fabriqué en RPC (République populaire de Chine)". Sur les trottoirs, devant des enfilades de boutiques-showrooms aux noms improbables, il y a ceux qui poussent des diables – les grossistes, Chinois ou d'origine chinoise pour la plupart – et ceux qui tirent leurs valises à roulettes – des acheteurs venus de toute l’Europe pour s’approvisionner en vêtements et en accessoires.

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C’est la mi-journée à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, aux portes de Paris, et l’activité de la première plateforme d'import-export textile d'Europe, en ce mercredi 7 septembre, bat son plein. Difficile devant toute cette effervescence d’imaginer que le 7 août 2016, en fin d'après-midi, un couturier chinois de 49 ans, Zhang Chaolin, était mortellement agressé à quelques rues de là, alors qu'il se promenait dans la rue avec un ami, d’origine chinoise. Tous deux avaient été attaqués par surprise par plusieurs personnes et, selon les enquêteurs, l'un des agresseurs aurait frappé Zhang Chaolin d'un violent coup de pied au larynx, suite à quoi sa tête aurait heurté le bitume. Les agresseurs auraient ensuite arraché la sacoche de l'ami de Zhang Chaolin avant de prendre la fuite. Depuis, trois personnes ont été mises en examen et écrouées.

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AW/FRANCE24

"On a atteint le stade limite"

Un mois plus tard, le malaise provoqué par cette agression mortelle est palpable chez les membres de la communauté chinoise qui acceptent de parler. "Ça fait mal, c’est grave ce qu’il se passe", confie ainsi Olivier, 32 ans, devant son showroom de vêtements pour enfants. Rackets, agressions, vols à l’arrachée… Il dit avoir recueilli "tellement d’anecdotes visant la communauté chinoise qu’il pourrait écrire un livre". Les chiffres officiels ne lui donnent pas tort : les plaintes pour vols avec violence visant les personnes d’origine chinoise à Aubervilliers – une communauté d’environ 10 000 personnes – ont triplé en un an, passant de 35 à 105. Mercredi, ce n'est pas à Aubervilliers mais à Bobigny, en Seine-Saint-Denis, qu'un commerçant chinois a été agressé : deux hommes  l'ont contraint sous la menace d'une arme à les mener chez lui où il a été dépouillé de 5 000 euros.

Pour autant, le sentiment d’insécurité qui règne dans la communauté chinoise francilienne ne date pas d’hier : "Même à l’époque de nos parents, dans les années 80-90, il y avait des agressions, des vols à l’arrachée… et des blagues sur les Chinois. Mais c’était la première génération, ils ne parlaient pas français et ne portaient pas plainte", explique Olivier. Lui a le profil type "de la seconde génération" : arrivé en France à l’âge de deux ans, la langue française est la première qu’il a apprise. Français, il parle avec ferveur "de la République" vis-à-vis de laquelle il estime avoir rempli "ses devoirs" en travaillant. En contrepartie, il revendique "le droit" d’être en sécurité : "Quand je sors dans la rue, je fais attention à ne pas sortir mon smartphone. Ma femme n’ose plus sortir avec son sac à main. On ne vit pas dans une liberté totale. On a atteint le stade limite", déplore-t-il.

"On vit ce qu’ont vécu les juifs"

Pour les autorités, si les délinquants visent particulièrement les personnes d'origine chinoise en Seine-Saint Denis et dans certains quartiers de Paris, c’est à cause du "préjugé raciste" selon lequel elles transportent davantage de liquide sur elles. "On est des commerçants, mais pourquoi on aurait plus d’argent que les autres ?", s’agace Olivier en dénonçant "la jalousie de ceux qui ne foutent rien dans les cités". "On vit ce qu’ont vécu les juifs", ose-t-il. Ce qui le heurte le plus c’est la violence gratuite : "Il y a les vols et, en plus, le passage à tabac. Chez les méchants, comme dans la mafia, il y a des codes d’honneur, mais là, même pas", analyse-t-il. Pour lui, il y a "trop de laisser-aller" de la part des autorités. Beaucoup sont du même avis.

Lors de la dernière manifestation pour dénoncer les agressions à répétition qui s’est déroulée dimanche 4 septembre, place de la République, à Paris, le slogan "Faut-il se faire justice soi même ?" barrait certaines banderoles. De fait, à Aubervilliers, les grossistes se sont dotés d’un "groupe d’alerte" sur WeChat, une messagerie chinoise très populaire. Le but ? Signaler aux 500 membres du groupe tout incident ou événement suspect pour que chacun redouble de vigilance. Sur son smartphone, un commerçant montre les derniers messages échangés : on y voit la photo d’une voiture vandalisée dans le marché Cifa (Centre international de commerce France-Asie).

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Alcyone Wemaere, France 24

"On est une communauté oubliée"

À la sortie d’un restaurant chinois prisé par les acheteurs, Chen, 29 ans, enchaîne cigarette sur cigarette. Dans son costume avec pochette, il a l’allure de quelqu’un qui est là pour faire des affaires : effectivement, il est courtier en assurances. Il y a encore quelques mois, il habitait Évian (Auvergne-Rhône-Alpes) : "Là-bas, je pouvais laisser ma voiture fenêtres ouvertes avec clés dessus, personne n’y touchait", raconte-t-il. Arrivé il y a tout juste deux mois à Aubervilliers, il s’est déjà fait racketter en bas de chez lui. "Quand j’ai déposé plainte au commissariat, on m’a dit ‘bienvenue à Aubervilliers’. Ça ne devrait pas être comme ça", dénonce-t-il. David, le restaurateur, n’est pas en reste : "Il y a un mois, je suis allé en voiture pour acheter une cartouche de cigarettes pour mon restaurant. Je suis descendu deux minutes. En revenant, j’avais les pneus crevés et plus de sac". Très méfiant, il insiste : "Surtout, ne donnez pas le nom de mon restaurant ! Vous savez, si beaucoup de Chinois ne veulent pas parler aux journalistes, c’est parce qu’ils ont peur d’être reconnus, que les gens se disent ‘c’est un patron, on va aller chez lui’", affirme-t-il.

À presque 40 ans et du haut de son quasi 1,80 mètre, David ne cache pas avoir peur lui aussi : "Lorsque je quitte mon restaurant, je fais trois fois le tour du quartier", raconte-t-il en laissant entendre qu’il craint d’être suivi. Il ne sort jamais le soir non plus. "Quand les Chinois viennent en France, ils font du chiffre d’affaires, ils créent des emplois, ils payent des impôts. Avant à ‘Auber’, il n’y avait rien. Pourtant, personne ne s’occupe de nous. On est une communauté oubliée", souligne le restaurateur avec amertume. Pour lui, il faudrait une loi plus sévère pour les mineurs, "comme en Chine". Dimanche dernier, il est allé manifester en famille place de la République. C’était la deuxième manifestation à laquelle il participait de sa vie : la première fois, c’était en 2011, après une agression lors d'un banquet de mariage dans le quartier de Belleville, à Paris, où vivent également de nombreux Chinois. C’est justement le cas de ce maraîcher d’une quarantaine d’années installé rue de Belleville.

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AW/FRANCE24

Inquiet lui aussi, il refuse de dire son nom. Dimanche, lui n’est pas allé manifester : "Je travaillais", précise-t-il. Dans son commerce, il sert depuis plus de dix ans "des clients de toutes les couleurs et de tous les âges". Lui, qui est arrivé en France à l’âge de 14 ans, vit dans le quartier depuis des années avec "sa petite famille". Agressé deux fois, son ras-le-bol lui fait pourtant parfois penser à "partir". Que pense-t-il des rencontres annoncées d'hommes politiques avec la communauté chinoise, comme celle d'Alain Juppé, candidat à la primaire de droite, attendu jeudi à Aubervilliers ? "Je préférerais deux policiers de plus dans la rue que la visite d’un grand homme".