Fin juillet, plusieurs baleiniers japonais sont revenus au port les ponts et les cales chargés de cadavres de cétacés. Alors que la viande de baleine se consomme de moins en moins au Japon, comment expliquer qu'une telle chasse se poursuive ?

115 baleines capturées. Voici le butin annoncé lundi 25 juillet par l’Agence japonaise des pêches. Partis en mer début mai dans le nord-ouest de l’océan Pacifique dans le cadre d’une "chasse scientifique", les baleiniers nippons n’ont pas chômé.

Ils ont toutefois respecté le quota de rorquals fixé par le programme de la Commission baleinière internationale (CBI), qui prévoit la capture et l’exécution de 3 996 baleines en Antarctique dans les 12 prochaines années, soit 333 par saison. Pas une de plus, pas une de moins. Surtout pas une de moins.

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Le Japon, grand adepte de la chasse à la baleine, avait pourtant été contraint de renoncer à ses harpons et filets lors de la saison 2014-2015, après que l’Australie eut saisi la Cour internationale de justice (CIJ). Les autorités nippones avaient été épinglées sur le fait qu’elles utilisaient la chasse "scientifique" des baleines comme prétexte pour continuer à en tirer profit commercialement. Car l’archipel nippon n’a jamais caché que la viande de baleine finissait dans ses assiettes. Quelques tractations, et ça repart : Tokyo, en baissant un poil ses quotas, a pu poursuivre cette fameuse "chasse scientifique" durant la saison 2015-2016. 

Pas seul à bord

Sanglante, cruelle, archaïque, inutile… La liste des adjectifs employés pour définir la chasse à la baleine de nos jours est longue. Elle reste pourtant encore largement pratiquée par deux autres pays du monde, la Norvège et l’Islande, qui ne prennent même plus la peine de se cacher derrière le prétexte de l’étude de ces mammifères. La chasse commerciale est pourtant interdite depuis 1986, date de la promulgation d’un moratoire par la Commission baleinière internationale (CBI). 

La Norvège et l'Islande ne prennent même plus la peine de se cacher derrière la chasse scientifique

La Norvège, qui fixe désormais impunément ses propres quotas annuels, n’aura respecté l’interdiction fixée par le moratoire que jusqu’en 1993. Ces quatre dernières années, elle a d’ailleurs tué plus de baleines que n’importe quel pays, avec, en 2014, pas moins de 729 harponnages effectués : une saison record. Parmi les mammifères que le pays scandinave capture et achève régulièrement, nombreuses sont malheureusement des femelles gestantes. De son côté, l’Islande a aussi choisi, en 2006, de violer le moratoire. Elle a ainsi rouvert sa chasse commerciale pour relancer les ventes nationales de viande de baleine.

Si ces deux États ont bien du mal à se plier aux exigences internationales, c’est en partie parce que la pêche aux cétacés compte parmi leurs traditions ancestrales. Elle reste aussi une source non négligeable de revenus, même si elle rapporterait de moins en moins de ces dernières années. Dans la première moitié du XXe siècle, plus de 70 % de la viande de rorqual était notamment fournie par la Norvège. Mais pour le Japon, les raisons d’une telle chasse – qui plus est non assumée face à la communauté internationale – restent plus obscures. 

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Le baleinier japonais Nisshin Maru remontant deux spécimens.
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Une industrie déficitaire

Actuellement, l’industrie baleinière japonaise emploierait environ 20 000 personnes, toutes plus ou moins concentrées dans les îles de Shikoku et Kyushu. "Ce qui n’est vraiment pas énorme", jauge Jean-Marie Bouissou, un historien spécialiste du Japon contemporain qui a vécu plus de 20 ans au pays du Soleil-Levant. Qui plus est, celle-ci serait largement déficitaire, lorsque l’on sait que les Japonais consomment aujourd’hui à peine 300 g de viande de cétacé par personne et par an, contre 30 kg dans les années 1960. Pas de quoi pourtant inciter les pouvoirs publics à fermer les vannes qui subventionnent encore la chasse à la baleine à hauteur de 6,6 millions d’euros par an. 

300 g de viande de cétacé par personne et par an, contre 30 kg dans les années 1960

En 2011, alors que le pays venait d’être touché par un violent séisme, un tsunami et une crise nucléaire, le gouvernement décidait même d’octroyer une partie de l’aide financière à la reconstruction à la chasse à la baleine. L’annonce avait fait un tollé, à l’intérieur du pays comme à l’international. 

Une tradition pas très "ancestrale"

De manière récurrente, l’argument de la tradition ancestrale est brandi contre les opposants à la chasse baleinière. Il est vrai qu’un poème japonais antérieur au Xe faisant mention de la capture de cétacés et que de très vieux harpons ont été retrouvés. Mais celle-ci n’a commencé à être pratiquée qu’après la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’État, ruiné par le conflit, doit faire face à une grave crise économique et à une pénurie alimentaire.

La baleine apparaît alors comme une viande peu chère et abondante et devient l’unique source de protéines animales distribuée dans les cantines. "Le temps de panser leurs plaies, les Japonais ont consommé de la baleine. Mais dès les années 1980, elle s’est faite de plus en plus rare dans les assiettes. Aujourd’hui, il est difficile d’en trouver en grande surface, comme toute curiosité culinaire", explique Jean-Marie Bouissou. "Parler de tradition japonaise de la chasse à la baleine est vrai uniquement si l’on considère qu’une tradition nationale peut se forger en quelques décennies."

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De la viande de baleine sur les étals du marché aux poissons de Tsukiji, à Tokyo.
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Nationalisme 

En réalité, il faudrait plutôt regarder du côté de la fierté nationale pour mieux comprendre les raisons qui poussent encore les Japonais à financier une industrie déficitaire. Pour l’historien, il s’agirait plus pour la nation nipponne de ne pas plier devant une communauté internationale – ou plutôt un monde occidental – qui souhaite lui imposer une ligne de conduite. "Je crois que d’une certaine manière, c’est une question d’honneur."

Jusqu’à présent, rares sont les voix dissidentes qui se sont d’ailleurs fait entendre publiquement dans le pays, si l'on ne compte pas les quelques militants pour la défense de l'environnement que compte l'archipel. "Personne n’a envie de se faire huer dans les médias, ni d’apparaître comme celui qui se met à genoux devant les étrangers." La viande de baleine, étendard de l’indépendance et de la culture japonaise ? "Ça me paraît être aujourd’hui l’explication la plus plausible", lance Jean-Marie Bouissou.

À moins que le goût du défendu, incarné à merveille par la consommation régulière au Japon du fugu – poisson connu pour provoquer des intoxications mortelles –, ait quelque chose à voir là-dedans...

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