Un air de “Spotlight”, thriller oscarisé qui relate l’enquête sur un réseau de prêtres américains pédophiles, souffle actuellement dans les colonnes de la presse française.

Le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, est accusé d’avoir “péché par omission” en passant sous silence les deux affaires de pédophilie qui ont impliqué deux prêtres de son diocèse.

L’Église catholique a régulièrement vu sa réputation entachée par des scandales similaires. L’abbé Bissey et Monseigneur Pierre Pican en 2001, le père François Lefort en 2005, le frère Pierre-Étienne Albert… En France, la liste des abus sexuels sur mineurs est longue. Selon l'archevêque de Paris André Vingt-Trois qui s'exprimait en 2010, une “trentaine de prêtres et de religieux purgent [actuellement] la peine à laquelle ils ont été condamnés”.

Mais le phénomène ne s’arrête évidemment pas à nos frontières : en Irlande, en 2000, près de 3 000 adultes ayant fréquenté l’Église catholique ont affirmé avoir été victime de sévices sexuels ; en 2010 un prêtre du collège jésuite Canisius en Allemagne a abusé d’une centaine d’enfants ; la même année en Belgique, l’évêque de Bruges démissionnait suite à une accusation de pédophilie. Là encore, ce ne sont que des exemples. Ailleurs dans le monde, les scandales du même type sont légion.

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Capture d'écran change.org

 

Passée l’indignation (une pétition en ligne exigeant la démission du Cardinal Barbarin rassemble déjà plus de 50 000 soutiens sur Change.org), comment expliquer ces liens sulfureux entre Église catholique et pédophilie ? Que s’est-il passé pour que quelques cas que l’on pensait isolés s’avèrent être un véritable problème de fond au sein de l’institution religieuse ?

Bien sûr, la place de la pédophilie dans l’Église catholique ne saurait être expliquée par un seul facteur. Mais les travaux d'historiens de la religion avancent un faisceau de causes qui, à défaut d’expliquer les raisons de la pédophilie, éclairent en tout cas sur ce qui peut avoir amené tant de prêtres pédophiles à ne pas être freinés par la morale.

1. Le contact avec la jeunesse pas assez contrôlé

Le célibat est parfois avancé comme facteur de pédophilie. On entend dans des discussions de comptoir que c'est l'isolement amoureux et sexuel qui pourrait être à l'origine des pires perversions. Mais le prêtre et thérapeute Stéphane Joulain rappelle que la grande majorité des abus sexuels sur mineurs ont lieu dans le cadre privé de la famille, preuve qu’on ne peut établir de lien de causalité entre le célibat forcé et la pédophilie.

"L’aura du prêtre et son isolement, la culture du silence, ont pu laisser croire à certains qu’ils avaient l’impunité."

Qui plus est : un animateur scolaire pédophile est-il d’abord animateur scolaire, ou d’abord pédophile ? La même question peut se poser à propos des prêtres pédophiles. Est-ce le contact répété avec les enfants qui crée l'attirance interdite ou est-ce cette attirance pourtant sanctionnée par la loi, qui crée des vocations ? Loin d’être anecdotique, cette question rappelle la primordiale nécessité de contrôler l’accès à toutes les professions qui supposent un contact avec la jeunesse.

Pour l'archevêque de Marseille, Mgr Pontier, qui s'exprime dans les colonnes de La Provence, il y a de toute façon des mesures à prendre pour empêcher à la fois tout mauvais comportement et toute mauvaise interprétation de comportement : "Parmi elles, celle de ne jamais s'enfermer dans une pièce avec un seul jeune. Il ne faut pas qu'il y ait un jeune, il faut qu'il y en ait plusieurs. Et ne jamais se mettre dans une situation occulte, fermée, pour parler avec un seul jeune. Il faut le faire en public, porte ouverte. Il ne faut jamais s'isoler avec un jeune ou un enfant tout seul."

2. Le sentiment d’impunité au sein d'une structure pyramidale

Chose sûre : la figure d’autorité, très respectée, peut offrir un sentiment d’impunité. “L’aura du prêtre et son isolement, la culture du silence, ont pu laisser croire à certains qu’ils avaient l’impunité. Le pouvoir religieux du prêtre, dans l’isolement et le contrôle total face à l’enfant, est presque absolu”, explique Pierre de Charentenay, rédacteur en chef de la revue jésuite Civiltà Cattolica.

L’emprise sur l’enfant est accentuée par le fait que le prêtre n’avait autrefois de compte à rendre à personne : celui-ci “pouvait imposer le silence en jouant sur des mécanismes très profonds de culpabilité de l’enfant. Enfermé souvent lui-même dans une institution, le prêtre n’avait pas de contact extérieur ni de relations humaines capables de lui poser des questions”, ajoute-t-il. La hiérarchie très cloisonnée du clergé a eu tendance à enfermer la parole et déformer la vision de "l'autre", le prêtre étant une figure tutélaire que personne n'ose remettre en question.

Trop longtemps, l'Église a d'ailleurs considéré la pédophilie comme une "incartarde", au même titre qu'une relation avec une femme pouvait être un "égarement". Choquant, lorsque l'on sait que si la seconde dérive est un manquement aux règles religieuses, la première, elle, est bel et bien un crime. 

3. La survalorisation du pardon

Dans la culture catholique, le pardon occupe une place de prépondérance. L'historien

"L'Église a longtemps pensé que la confession valait absolution."

Philippe Levillain explique que “l'Église a longtemps pensé que la confession valait absolution et que la rémission des péchés devait suffire à faire cesser les pratiques délictueuses”. Des responsables religieux ont d’ailleurs pu demander à des victimes d’abus sexuels d’essayer de “pardonner” à leur agresseur “comme Dieu lui a pardonné aussi”.

C’est que l’Église possède ses propres règles tacites que la société, elle, n’a pas l’obligation de suivre. Pour Guillaume Goubert du journal La Croix, la protection de la hiérarchie a tendance à trop vite accorder le pardon aux coupables : “S'agissant de tels faits, les catholiques – pas seulement la hiérarchie ecclésiale – ont trop longtemps cherché la protection du silence, y compris lorsqu'ils s'employaient à faire le nécessaire. Un silence non pour protéger les criminels – certains en ont cependant profité – mais pour protéger la réputation de l'Église et aussi celle des familles concernées par ces drames.”

Dans l'affaire Barbarin, l'archevêque de Lyon a "juridiquement raison, mais moralement tort", résume Patrice Chabanet du Journal de la Haute-Marne, puisqu'il y a "prescription" sur les faits. Depuis les années 2000, après des années d'omerta que les scandales ont contribué à progressivement lever, la position de l'Église de France est claire : "privilégier le respect des victimes et de leur famille et travailler en toute loyauté avec la justice de notre pays", explique Mgr Pontier, autrement dit "signaler au procureur de la République les faits qui sont portés à notre connaissance" et "prendre les dispositions canoniques qui s'imposent par rapport au prêtre concerné". Dans ces cas-là, l'Église interdit au prêtre tout contact avec les jeunes et lui demande d'aller se dénoncer auprès du procureur de la République.

Finalement, ce sont bien les rapports privilégiés avec la jeunesse, l'enfermement dans une institution très codifiée et un rapport inédit à la rémission qui peuvent expliquer la succession des affaires d'abus sexuels. Au Vatican comme chez les évêchés, la prise de conscience du problème de la pédophilie fait son chemin. Comme au sein de toute structure qui peine à faire son autocritique, les changements passent par ces grandes étapes que sont les scandales révélés au grand jour. L'affaire Barbarin en est une.

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