Jamais Mark Zuckerberg, qui n'est pas friand des caméras, n'avait à ce point été sous le feu des projecteurs. Durant près de quatre heures, le patron de Facebook a dû répondre aux questions des parlementaires américains.

L’audition aurait presque eu des airs de procès O.J. Simpson. Mardi 10 avril, le PDG de Facebook Mark Zuckerberg a été pour la toute première fois entendu par le Congrès des États-Unis dans le cadre de l’affaire Cambridge Analytica, une entreprise britannique soupçonnée d’avoir exploité les données personnelles de 87 millions d’utilisateurs à des fins politiques. C’est peu dire que le fondateur du plus grand réseau social au monde a été cuisiné, voire carrément passé au grill, par les membres du Sénat, rassemblés pour l’occasion en deux commissions distinctes, celle du commerce et celle de la justice.

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Apparu quelque peu crispé dans la première partie de son audition, le jeune milliardaire, venu pour l’occasion en costume bleu marine impeccable, aura finalement plutôt brillé dans cet exercice, malgré les légendaires ténacité et inflexibilité des parlementaires lors de ce type d’interrogatoires. Il faut dire que le patron avait fait l’objet d’un coaching intensif par ses conseillers avant sa venue à Washington, en se parant notamment à répondre aux questions les plus fâcheuses et sur lesquelles il reste d’ordinaire silencieux. Il est toutefois apparu plus détendu au fil des questions, osant même décliner à plusieurs reprises les pauses qui lui étaient proposées.

L’action de Facebook a bondi de 4,5 %, laissant entendre que les marchés s’étaient vus rassurés par sa prestation

À l’issue de séance, qui aura duré près de quatre heures, l’action en bourse de Facebook a même bondi de 4,5 %, laissant entendre que les marchés s’étaient vus rassurés après la prestation du jeune patron. Malgré tout, ce dernier n’aura pas échappé à quelques instants de déstabilisation : à de nombreuses reprises, ne voulant (ou ne pouvant) répondre à certaines questions, il s’est réfugié derrière la formule "Je n’ai pas la réponse à cette question, mais mes équipes vous recontacteront pour donner davantage de détails", ce qui n’a pas manqué d’agacer les sénateurs.

Mais c’est sans doute à la question du sénateur démocrate de l'Illinois Dick Durbin que la gêne de Mark Zuckerberg fut la plus palpable : "Accepteriez-vous de rendre public le nom de l’hôtel dans lequel vous avez dormi hier ?" Réponse de l’intéressé : un rire crispé, un long silence, et un "Non".

Afin d’éviter à nos chers lecteurs de visionner quatre heures d’audience, bien que celles-ci furent fort instructives, voici ce qu’il faut tenir de cet entretien sous haute pression.

Sur Cambridge Analytica

Au sujet des données siphonnées par l’entreprise de conseil en image britannique, Mark Zuckerberg est resté fidèle à la ligne de conduite adoptée il y a maintenant plusieurs semaines : "C'était mon erreur. Je suis désolé." Lorsque le sénateur John Thune lui a demandé en quoi ces nouvelles excuses étaient différentes de celles déjà prononcées par le passé, le patron a répondu que sa firme 'devrait prendre plus largement conscience de [ses] responsabilités, [s']assurer que Facebook soit utilisé à bon escient. Au final, les gens finiront par voir une vraie différence."

Toutefois, il n’a su répondre au sénateur Bill Nelson, lorsque celui-ci a abordé l’un des points les plus sensibles du dossier : pourquoi, alors que Facebook savait depuis 2015 que les données de millions de ses utilisateurs avaient été siphonnées, s’être contenté de demander à Cambridge Analytica de les supprimer ? Mark Zuckerberg s’est tu.  

Enfin, à la question "Combien d’autres Cambridge Analytica y a-t-il ?", le PDG a botté habilement en touche, en avançant que des enquêtes internes étaient en cours.

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REUTERS/Win Mcnamee/Pool

Sur la politique d’utilisation des données personnelles

Si l’affaire est bien la raison pour laquelle Mark Zuckerberg a été convoqué au Congrès, bien d’autres sujets ont été abordés. Il faut dire qu’une audition d’une telle ampleur médiatique est le moment idéal pour un parlementaire de faire parler de son projet de loi. Ainsi, le consentement des internautes à voir leurs données exploitées à des fins publicitaires fut l’un des sujets brûlants de cette audition.

"Les Européens ont parfois raison", a-t-il concédé, à propos de la régulation européenne des entreprises technologiques

Richard Blumenthal, sénateur démocrate du Connecticut qui défend une loi imposant de recueillir l’assentiment des utilisateurs pour exploiter leur data, a sommé Mark Zuckerberg de donner son avis sur cette mesure : "Je suis d’accord, généralement [avec cette idée]", ajoutant néanmoins que "les détails sont importants". En effet, Facebook est contre le principe de l’opt in, soit l’accord préalable des utilisateurs à l'utilisation de leurs données. "C’est l'un des points qui méritent discussion", a-t-il poursuivi, laissant entendre que le réseau social ne pourrait céder à une telle contrainte.

Plus frappant, la position, inédite, du patron de Facebook sur une régulation des entreprises de technologies plus inspirée du modèle européen, beaucoup plus sévère que le nord-américain : "Les Européens ont parfois raison", a-t-il concédé. Le 25 mai prochain, le RGPD, nouveau cadre légal européen en matière de protection des données, qui imposera entre autres l'opt in, entrera en vigueur. 

Sur un éventuel Facebook payant

De longues minutes ont été consacrées à l’éventualité que le réseau social devienne en partie payant, pour les utilisateurs ne souhaitant pas voire leurs données utilisées à des fins de ciblage publicitaire. Si Mark Zuckerberg n’a pas apporté de réponse ferme sur le sujet, il a donné le sentiment d’une vraie frilosité sur le sujet : "Si vous voulez une expérience sans publicités ciblées, vous pouvez désactiver cette option. Mais les gens n’aiment pas trop les publicités qui ne sont pas pertinentes (…) Sans publicité, nous aurions besoin d’un autre modèle économique." Avant d'ajouter, un peu plus tard : "Pour être clair, nous ne proposons pas d'option permettant aux gens de payer pour ne pas voir de publicités. Nous voulons offrir un service gratuit que tout le monde puisse s'offrir."

Plus équivoque, sa réponse à la question de Bill Nelson sur une intention de proposer, dans un futur proche ou lointain, une version payante de Facebook : "Il y aura toujours une version de Facebook qui sera gratuite."

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REUTERS/Leah Millis

Sur la responsabilité de Facebook pour le contenu qu’elle publie

"Êtes-vous d’accord sur le fait que Facebook n’est pas une plate-forme neutre et qu’elle porte une responsabilité pour le contenu qu’elle publie ?", a demandé le sénateur républicain du Texas John Cornyn. "Je suis d’accord que nous sommes responsables du contenu", a répondu Marc Zuckerberg. C’est sans doute la première fois que le fondateur de Facebook donne une réponse aussi claire et franche sur ce point, lui qui a toujours refusé les responsabilités éditoriales attribuées aux "éditeurs", et qui a toujours considéré sa plateforme comme un simple "hébergeur de contenu".

"Pourquoi est-ce la responsabilité des utilisateurs de signaler à Facebook les contenus problématiques ?" Eh bien oui, pourquoi ? Réponse de Mark Zuckerberg : "On a commencé dans mon dortoir, sans technologies comme l'intelligence artificielle. En raison du volume de contenus, c'était les utilisateurs qui signalaient les posts problématiques. Avec le temps, on va aller de plus en plus vers une méthode où des technologies d'intelligence artificielle vont repérer ces contenus. Il faut que ces technologies soient développées les plus rapidement possible, c'est pourquoi nous investissons massivement dans ce secteur."

Sur le monopole de Facebook

La position hégémonique du réseau social a aussi fait débat. C’est la sénatrice républicaine de Caroline du Sud Lindsay Graham qui fut la première à aborder la question de cette absence de concurrence : "Si une Ford ne marche pas, je peux acheter une autre voiture. Quels sont les concurrents de Facebook ? Avez-vous le sentiment d’être en monopole ?" "Ce n’est pas le sentiment que j’ai", a répondu Mark Zuckerberg, provoquant au passage quelques rires dans la salle.

En guise d’argument, le patron a cité d’autres services de géants de la tech, comme ceux de Google, Apple ou Microsoft, et a rappelé que les détenteurs de smartphone utilisaient en moyenne huit applications pour communiquer.

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