Malgré la censure, les Chinois continuent d'exprimer leur colère et leur frustration vis-à-vis du président Xi Jinping, qui pourrait faire sauter le verrou de la limite de deux mandats.

Parfois, les réseaux sociaux s’enflamment. L’indignation monte vite et retombe encore plus rapidement, comme un soufflet. Mais dans le tapage et le bourdonnement incessants, les mots publiés par les utilisateurs continuent de faire sens. Ils révèlent, signifient encore et toujours quelque chose.

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Dimanche 25 février, le Parti communiste chinois (PCC) a fait savoir son intention de lever la limite de deux mandats présentiels de cinq ans imposés dans la Constitution. Ce qui permettrait à Xi Jinping, l’homme qui dirige le pays d'une main de fer depuis bientôt cinq ans, de rester au pouvoir à vie. Depuis, alors que des internautes expriment leur frustration et leur colère, le gouvernement a décidé de censurer une liste d'une bonne centaine de termes sur les réseaux sociaux. 

La lettre "N" et les références culturelles interdites

Dès dimanche, les réactions se sont multipliées. Sur Weibo et WeChat, les "Twitter et WhatsApp chinois", le PCC a banni un nombre impressionnant de caractères, de mots et d’expressions dans une volonté de faire taire la contestation.

Le site China Digital Times, basé en Californie et bloqué en Chine depuis 2011, a publié une liste presque exhaustive et régulièrement mise à jour de ces expressions. On y retrouve des formules presque évidentes comme "Je m’oppose", "roi autoproclamé", "désaccord", "empereur", "contrôle à vie" ou encore "Disney" et "Winnie l’ourson", à qui Xi Jinping ressemblerait. Mais aussi des expressions moins communes.

La lettre "N" a été temporairement bloquée, lundi 26 février, supposément parce qu’elle fait référence au terme chinois "liánrèn", qui signifie "un autre mandat", ou qu'elle serait une référence à "n mandats", où "n" signifierait un chiffre au dessus de 2, le nombre maximum de mandats actuellement autorisés, selon Victor Mair, spécialiste de la Chine à l'université de Pennsylvanie, dans un article de blog repéré par le Guardian. En clair, les autorités auraient eu peur que que "N" devienne une forme de symbole.

On peut aussi noter de nombreuses références à la culture et à l’histoire : "S’opposer au Qing, restaurer les Ming", un slogan utilisé par les opposants à la dynastie Qing. Mais aussi "1984" et "La Ferme des animaux" en référence aux livres de George Orwell. Ainsi que "Big River, Big Sea 1949", le titre d’une collection de nouvelles sur la guerre civile chinoise ou "The Emperor’s Dream", un film d’animation chinois datant de 1947.

Contourner un appareil de censure à deux millions d’individus

La liste est beaucoup, beaucoup plus longue. En Chine, plus de deux millions de personnes sont employées par le gouvernement pour surveiller ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux, selon le média officiel The Beijing News, repris par la BBC dans un article paru en 2013.

En utilisant des mots-clés, leur emploi consiste à surveiller ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux les plus populaires et, toujours selon Beijing News, à analyser et à transmettre des rapports sur ce qui s’y déroule.   

Pour les internautes chinois lambdas, contourner ce système de censure est quasiment impossible. Le site FreeWeibo, créé en 2012 et qui regroupe l’ensemble des commentaires supprimés par les autorités chinoises sur les réseaux sociaux, considère que 12 % des messages postés au quotidien sur Weibo sont censurés. Depuis dimanche, les recherches les plus effectuées sur le site sont : "Modification constitutionnelle", "Xi Jinping", "Yuan Shikai", "Réélu" et "Winnie l’ourson". On peut y lire un nombre impressionnant de messages d’internautes chinois supprimés :

"Hier soir, le rêve de restauration de Yuan Shikai est revenu à la vie"

"Ça a pris plus de cent ans pour renverser l’impérialisme, et quarante ans pour réformer et s’ouvrir, nous ne pouvons pas retourner dans un système de ce type", écrit l’utilisateur Jianyuan Shunshui.

"Une des raisons pour lesquelles une limite de mandat a tant d’importance et a été adoptée par la plupart des pays, c’est parce que nous avons besoin de sang frais pour maintenant l’équilibre des opinions", écrit l’utilisateur Renzituo 2hao.

La BBC souligne également les nombreuses références à Yuan Shikai, chef de guerre du XIXe siècle qui a essayé de restaurer la monarchie en Chine. "Hier soir, le rêve de restauration de Yuan Shikai est revenu à la vie", écrivait l’utilisateur Zhang Chaoyang.

Mardi 27 février, la presse chinoise s'est finalement mise au diapason avec les messages relayés et censurés sur les réseaux sociaux, mais par des moyens détournés. Li Datong, critique du régime, ancien rédacteur en chef du Quotidien de la jeunesse de Chine, un journal étatique, a rédigé une lettre ouverte qu'il a partagé sur des groupes WeChat. "C’était la restriction légale la plus efficace pour se prémunir contre l’autocratie et l’élévation d’un individu au-dessus du Parti ou de l’État (...) Supprimer cette limitation des mandats va faire de nous la risée des nations civilisées et sèmera en Chine les graines du chaos", écrit-il, selon l'AFP. Le China Daily, quotidien officiel anglophone, est obligé de souligner la "ferme direction du PCC" pour pouvoir défendre la limitation des mandats présidentiels, la jugeant ainsi "nécessaire pour perfectionner le système de gouvernance du Parti et de l'État".

L'Assemblée nationale populaire analyse depuis lundi la proposition du PCC. La contestation passera-t-elle des réseaux sociaux à la rue ? La réponse reste ouverte.

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