Aujourd'hui sur Internet, au moindre faux pas ou propos discriminant, un militant peut venir vous rappeler sèchement à l'ordre. Cette personne est un "social justice warrior", une nouvelle espèce d'internaute qui déchaîne les passions.

En août 2016, la bloggueuse américaine Annaliese Nielsen filme son altercation avec son chauffeur Lyft à propos d'une poupée hawaïenne posée sur le tableau de bord, qu'elle considère comme offensante, une insulte à la culture hawaïenne.

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Fuitée sur les réseaux sociaux, la vidéo devient virale. Mais loin de rallier la jeune femme dans son combat, les internautes s'offusquent de son agressivité envers le conducteur, de sa volonté de lui faire honte – elle a envoyé la vidéo à Lyft dans une tentative, vaine, de le faire renvoyer par l'entreprise. Influenceurs et médias racontent l'histoire, moquant l'hystérie d'Annaliese Nielsen et la pauvreté de ses arguments, et la traitent de social justice warrior, "combattante de la justice sociale". Mais en fait, c'est quoi, c'est qui un social justice warrior ?

Double-définition et question de point de vue

Pour le Oxford Dictionary, qui a intégré le mot en août 2015, le SJW est "une personne qui exprime ou promeut des valeurs sociales progressistes". Définition plutôt large, vague, et bien loin du cauchemar qu'on décrit sur Internet. Urban Dictionary, justement, le décrit comme "un individu qui provoque de manière répétée et véhémente des débats sur la justice sociale sur Internet, souvent d'une manière superficielle ou mal pensée, pour améliorer leur propre réputation."

Pour avoir tenté d'humilier le chauffeur Lyft pour une cause dont il n'avait même pas conscience jusque-là, Annaliese Nielsen mérite ce terme aux yeux de nombreux internautes. Elle inspire même le Youtubeur français Raptor Dissident, dans une vidéo sur le phénomène des social justice warriors (attention c'est violent).

Mais d'autres cas sont plus subtils et interrogent sur la justesse d'un tel qualificatif. Sur Twitter, une femme dénonçant le manspreading ou un(e) internaute critiquant l'usage d'un terme offensant par un(e) autre internaute aura droit, quasi systématiquement, à cette appellation, alors même que sa cause est juste et son propos pas agressif.

En fait, au-delà de leur prétendue capacité à s'emporter, ce qui est reproché aux social justice warriors, c'est la supposée vacuité de leurs combats politiques, dénoncées comme causes progressistes à la mode et qui n'ont aucune prise sur le réel. C'est ainsi que des internautes repris pour leur orthographe sexiste estiment parfois que les reproches qui leur sont faits sont ridicules. Est-ce à dire qu'il y a des combats moins nobles que d'autres dans la vie ?

Le Gamergate, le début de la fin

Chemin faisant, le concept de social justice warrior s'est étoffé. Mème après mème, il est devenu un pillier de la culture Web, à la faveur de l'affaire du Gamergate, en août 2014. À cette époque, des médias et acteurs du monde du gaming dénoncent le manque de diversité dans les jeux vidéo. En réaction, la majorité des joueurs déclare défendre simplement la tradition et la culture du gaming. Et se met à appeler les féministes et militants qui souhaitent plus de diversité des social justice warriors, comprendre "des hystériques intransigeants et sans second degré".

"SJW veut dire "social justice warrior". Et même si leurs intentions sont bonnes, parfois ils peuvent aller BEAUCOUP trop loin et être TRÈS agaçants."

Suite au Gamergate, l'Américain Zach Ford, rédacteur pour la revue LGBTQ Think Progress, a commencé à s'autoproclamer "fier SJW" sur Twitter. "Il y avait – et il y a toujours – cette idée sous-jacente que les social justice warriors sont des gens qui prennent les choses trop au sérieux", analyse-t-il pour Mashable FR. "C'est pour ça que j'ai adopté le terme : les inégalités sont systémiques, chaque petite opportunité que nous avons d'y résister est importante. Je ne crois pas qu'il soit possible de prendre la justice sociale trop au sérieux." Une façon de se réapproprier le terme disqualifiant pour le déposséder de son pouvoir de nuisance, un peu comme les prostituées qui se proclament "putes" et les personnelles homosexuelles qui ont repris à leur compte l'insulte "PD".

Entre "rabat-joie bien-pensant" et militant... "un peu trop militant"

Zach Ford a conscience qu'en menant ces combats, il peut-être perçu comme le "rabat-joie", qui n'a pas peur de casser l'ambiance en soirée pour rappeler qu'une victime de viol ne l'a pas "bien cherché" ou qu'imiter un accent africain ou asiatique peut être offensant pour les communautés visées. "Ils me disent d'en rire, mais si je ne le fais pas ils ressentent le besoin d'être sur la défensive, et soudain JE suis celui qui provoque l'embrouille et les agresse", raconte Zach. "Ils sont juste énervés que je les dénonce pour avoir dit ou fait quelque chose qui perpétue une inégalité."

Alors, le SJW est juste un militant anti-discriminations qui manque d'humour ? "Je n'ai rien contre l'humour", rétorque Zach Ford, "je ne pense juste pas que traiter les gens comme de la merde soit très drôle."

Pour les détracteurs des social justice warriors, cela va malheureusement bien plus loin. "Les SJW maltraitent leurs opposants d'une manière horrible", constate dans un mail à Mashable FR Will Shetterly, romancier de science-fiction américain, auteur de l'ouvrage "How to make a Social Justice Warrior: On identitarianism, intersectionality, mobbing, racefail, and failfans".

L'auteur évoque surtout le cas de Rachel Moss qui, en 2008 s'est rendue à une convention de gaming et de science-fiction féministe et s'y est moquée – assez cruellement – du public et des intervenants pour le site Something Awful. En représailles, "les social justice warriors l'ont harcelée, ont dévoilé ses informations personnelles, utilisé son vrai nom pour que des contenus horribles apparaissent dans les résultats Google, appelé son supérieur pour la faire virer, lui ont envoyé des menaces de mort", détaille Will Shetterly. "Elle a fini par aller voir la police. En quoi terroriser une jeune femme va-t-il aider à améliorer les choses, personne ne sait le dire..."

"Les techniques favorites des SJW sont le harcèlement, la divulgation d'informations personnelles, le bannissement et la censure."

"Quand deux ennemis parlent, ils ne se battent pas"

Les exemples, comme celui de Rachel Moss ou l'humiliation d'Annaliese Nielsen sur son chauffeur Lyft, sont nombreux. Pour Will Shetterly, ces techniques d'intimidation sont l'opposé du militantisme social. "Si vous voulez que les gens modifient leurs croyances, suivez l'exemple de Daryl Davis, ce jeune homme noir qui a poussé 200 personnes à quitter le Ku Klux Klan en devenant ami avec eux."

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N'allez pas croire que les militants, même autoproclamés social justice warriors comme Zach Ford, se retrouvent dans cette définition. Ils sont les premiers à dénoncer les stratégies de harcèlement et de décrédibilisation de certains internautes envers leurs opposants, et prônent au contraire le débat, l'échange. Comme le disait Daryl Davis lui-même : "Quand deux ennemis parlent, ils ne se battent pas."

Un problème d'éducation

En analysant la vidéo d'Annaliese Nielsen, le Youtubeur Raptor Dissident résume cette problématique en une phrase : "Plutôt que de partager tranquillement son point de vue avec le conducteur, elle préfère filmer la scène dans le but de l'humilier publiquement sur les réseaux sociaux". Zach Ford aussi trouve la bloggueuse agressive et excessive. Mais surtout, elle n'est pas claire : "Elle n'exprime pas très bien son propos, ses inquiétudes, elle n'aide pas le chauffeur à comprendre en quoi la poupée peut causer du tort à la culture hawaïenne."

"Si vous attendez de quelqu'un un changement qu'il ne comprend pas, il va résister"

Pour lui, un bon SJW – puisqu'il en existe – ne doit pas agresser l'autre. La clé, c'est l'éducation : "Si vous forcez et agressez une personne, et que vous attendez d'elle un changement dont elle ne comprend pas la raison, elle va résister", admet le journaliste. "C'est sûrement ça qui est à l'origine de l'emploi du terme SJW comme une insulte."

"Il faut laisser aux gens le temps d'apprendre, de se renseigner et de réfléchir", poursuit-il. "Cela renforce leur décision de faire la chose "juste" sans qu'ils aient l'impression d'obéir un ordre qu'ils n'ont pas compris."

Patience, pédagogie et bienveillance doivent donc être les maîtres mots d'un activiste qui veut, en ligne ou ailleurs, convaincre son interlocuteur de la justesse de sa cause. Et se rapprocher ainsi d'un autre concept, balayé par celui de SJW : le social justice worker (pour "travailleur"), "ces gens qui traitent tout le monde avec amour et respect tout en travaillant pour la paix et la défense des opprimés", rappelle Will Shetterly.

Mais s'informer sur les discriminations, être un militant actif dans la vie comme sur les réseaux sociaux, expliquer ces inégalités – difficilement perceptibles – aux non-initiés, ça fait beaucoup. Et cette injonction à la pédagogie, cette exigence de patience, de calme et d'amour du prochain, alors même qu'il vient de nous heurter dans ce que nous sommes ou ce que nous défendons... C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Après tout, pourquoi serait-ce aux opprimés de garder leur sang-froid ?

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