Avec ses vidéos caustiques et hilarantes, le comédien Ahmad Massad moque le complotisme du Web arabophone et récole un certain succès.

Des pommes empoisonnées pour décimer les musulmans, une poule qui écrit le nom de Dieu avec des graines de riz ou même des soutiens-gorge chargés d'une "huile cancérigène" qui viseraient à contaminer les femmes arabes. Voilà les pseudo-miracles et autres conspirations qu’Ahmad Massad, acteur jordanien et humoriste malgré lui, fustige à longueur de vidéos sur YouTube depuis deux ans, avec un succès grandissant.

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Le "Joker Massad", tel qu’il se surnomme, a commencé à faire son nid sur le Web en 2015. Une première vidéo qui se moque des chauffeurs de taxi jordaniens obtient un certain succès et Ahmad décide de faire de l’ironie sa marque de fabrique. "Ce que je vise d’abord, c’est l’extrême crédulité de certains internautes dans le monde arabe. Elle se manifeste à travers ce que j’appelle la croyance aveugle : pour peu que l’on habille une publication d’une référence religieuse, beaucoup de gens y croient et la partagent sans visiblement réfléchir une seule seconde à la vraisemblance de ce qu’ils voient", explique-t-il. On peut par exemple citer la vidéo du chat qui "prie", disponible à la fin de la vidéo ci-dessous et partagée par Ahmad Massad en référence à la viralité de certains contenus.

Ahmed Massad / Les Observateurs

Ce trentenaire, metteur en scène et acteur de théâtre et de cinéma, parcourt les réseaux sociaux et déclare la guerre à toutes les vidéos complotistes et autres photo-montages que certains font passer pour des miracles divins. Pour lui, le Web arabophone reflète une crédulité parfois extrême et la culture du complotisme qu’on peut trouver dans le monde arabe, qu’il critique avec sarcasme.

"[Le complotisme] vient selon moi de la conviction qu’ont certains qu’en tant que musulmans, nous serions les meilleurs, les élus de Dieu, et que par conséquent les "Occidentaux-mécréants-sionistes-franc-maçons" n’ont rien de mieux à faire que de passer leur temps à essayer de nous nuire et à mettre en péril notre religion et notre existence. Évidemment, on peut retrouver des bêtises similaires sur les réseaux sociaux des pays européens ou en Amérique du Nord, mais moi je parle de mon milieu, de là où je vis. Et puis, entre temps, les "méchants occidentaux" continuent à inventer des choses et à faire évoluer leurs pays, tandis que nous nous noyons dans une autosatisfaction injustifiable !", affirme le comédien.

Parfois, les vidéos de Ahmad Massad choquent pour ses critiques envers les pays du monde arabe. En juin 2015, il avait notamment été accusé de "mépris envers la religion et les sentiments religieux" par un avocat qui l'a poursuivi en justice pour sa vidéo avec le chat. Il a conscience que ses prises de position sont parfois borderlines mais persiste et signe dans l'impertinence.

"Il est possible que mon discours et mes vidéos véhiculent un certain sentiment de haine de soi, car je passe mon temps à nous traiter – nous Arabes - d’ignorants. Je pense que cela est dû à l’environnement dans lequel je vis, et où l’individu se trouve empêché dans tout ce qu’il entreprend : contrairement à d’autres pays, un acteur comme moi ne peut pas rêver de remporter un jour un Oscar, car dès qu’on essaye de sortir des sentiers battus, dès qu’on essaye de créer quelque chose de nouveau, on se retrouve devant une montagne d’obstacles et de préjugés. Et il arrive même qu’on y laisse la vie : ce fut le cas de Nahed Hattar, qui avait simplement partagé sur Facebook un dessin dont il n’était même pas l’auteur !"

"Dès qu’on essaye de créer quelque chose de nouveau, on se retrouve devant une montagne d’obstacles."

Sur sa page Facebook, le comédien comptabilise près de 580 000 likes et la majorité de ses vidéos dépassent les 150 000 vues sur YouTube. Pour lui, ce succès est à la fois du à l'humour et à la pédagogie qu'il ajoute à ses positions. "Dans mes sketches, je pars d’une idée principale, ensuite c’est de l’improvisation. Et maintenant que j’ai un certain succès, les abonnés eux-mêmes me suggèrent des vidéos à tourner en dérision", explique le comédien.

"Toutefois, il ne faut pas croire que ma critique est exclusivement subversive. Je prétends aussi contribuer à une certaine "éducation", à travers l’humour, car c’est une arme à double facette : elle nous fait rire de choses qui devraient nous faire pleurer tellement elles sont déplorables. C’est pour cette raison que je me suis choisi pour symbole la figure de Joker, car c’est aussi une carte à double tranchant : elle peut vous faire gagner ou perdre."

En plus de ces vidéos humoristiques, il en publie d’autres plus sérieuses (comme celle intitulée "la bombe sanglante à retardement"), notamment pour dénoncer la situation en Syrie ou clamer sa solidarité avec les Palestiniens. Il a également monté un projet, nommé "rêve" afin d'organiser des camps d'été et des ateliers pour les enfants pour leur faire expérimenter l'apprentissage par les arts.

– Article initialement publié sur le site des Observateurs de France 24.

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