Une chronique affirmant que les femmes ne “comprennent rien à l’argent”, publiée dans la rubrique Clin d’œil du magazine, a déclenché de nombreuses réactions courroucées. L'auteur affirme avoir utilisé l'absurde pour dénoncer le sexisme, précisément.

"Halte à la parité homme-femme !" : ce slogan pourrait ressembler à celui d’une énième tribune d’un collectif de masculinistes haineux, ou à un texte d’un de ces "pick up artists" qui prônent la drague agressive tout en regrettant que la société accorde une place égale aux femmes et aux hommes. Mais non : il s’agit du titre d’un article écrit dans le très sérieux magazine Capital, spécialisé en économie, à la rubrique "Le clin d’œil". Dans ce billet, le journaliste Philippe Eliakim écrit ceci :

"L’époque étant devenue délicate pour les hommes, permettez-nous, chères dames, jeunes filles et demoiselles, de vous présenter nos excuses dès les premières lignes. Croyez-nous, l’objet de cet article n’est nullement de chercher à vous humilier. Nous l’écrivons juste pour vous rappeler de façon courtoise à la réalité, à savoir l’incontestable supériorité du genre masculin sur le genre féminin en matière économique. Ce n’est pas un hasard si les conseils d’administration sont bourrés de costards cravates et tellement pauvres en tailleurs Chanel. C’est simplement que vous ne comprenez rien à l’argent." 

... avant de détailler le cas d’une femme qui voulait prouver à son mari qu’il est inutile de jouer au loto, en achetant trois tickets à gratter, dont l’un s’est révélé gagnant. "Et ça voudrait entrer dans les conseils d’administration…", conclut l’article.

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"Insupportable et consternante"

De quoi faire bondir l’association Osez le féminisme, qui a répliqué par un tweet indigné :

Sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes ont été choquées. "Insupportable et consternante chronique du magazine Capital. Honte d'être du même sexe que Philippe Eliakim qui est surtout 'supérieurement' stupide", écrit le directeur de projets du réseau Entreprise&Personnel. "Dubitative devant cette chronique de mauvais goût...", estime une étudiante.

"Si ça avait été du premier degré, j’aurais été foutu dehors par mes patronnes"

Mais faut-il prendre les mots de ce journaliste au sérieux ? Frédérique Agnès, experte en communication humanitaire qui se décrit sur Twitter comme “engagée pour la générosité et l'égalité femmes -hommes”, a perçu la chronique d’une toute autre manière :

Contacté par Mashable FR, Philippe Eliakim assure lui aussi que c’est une chronique par l’absurde, qui n’a d’autre but que de dénoncer le machisme : "C’est un papier d’humour, du coup comme les fous du roi on se permet plein de choses, je mets en boîte tout le monde : les fonctionnaires, les journalistes, etc. Ma DRH et ma supérieure sont des femmes ! C’est pour dénoncer l’absurdité de l’exclusion des femmes que j’ai pris un truc un peu grotesque. Comment peut-on penser qu’un type normalement constitué pourrait penser que les filles ne savent pas compter ? Si ça avait été du premier degré, j’aurais été foutu dehors par mes patronnes, c’était inenvisageable. C’est évidemment décalé."

"Comment peut-on penser qu’un type normalement constitué pourrait penser que les filles ne savent pas compter ?"

Un post-scriptum tellement gros qu’il aurait pu mettre la puce à l’oreille.

Philippe Eliakim renvoie pour preuve de sa bonne foi à ses précédents clins d’oeil, presque tous écrits en jouant sur l’absurde. La semaine dernière, son billet s’intitulait "Insultez vos collègues", et relatait l’histoire d’un gardien de musée plongé en arrêt maladie après avoir "houspillé les élèves", qui s’en sont plaints, et l’auraient insulté. "Waouh ! Vous entrevoyez les horizons immenses que va ouvrir cette petite phrase ? Parce qu’il suffit de se faire injurier pour avoir le droit de prendre la tangente, ça ne va pas être très sorcier de demeurer aux 32 heures", se moquait l’auteur. "Mais ça ne veut évidemment pas dire que je pense qu’il faille insulter les collègues !", se récrie au téléphone Philippe Eliakim.

Sur le site Internet de la rubrique, une "note de la rédaction" à la fin des articles précise d’ailleurs qu’il "s'agit d'un 'billet d'humour', classé pour cette raison dans la rubrique "Clin d'œil". S'il prend comme point de départ des faits réels, tout n'est pas à prendre au premier degré…"

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Capture Capital

Un post-scriptum dans l’article sur la parité aurait pu mettre la puce à l’oreille du lecteur indigné : "La semaine prochaine, nous poursuivrons notre démonstration de la supériorité masculine avec le cas de l’haltérophilie." Tellement gros, que cela passe…

"On y a cru très sérieusement"

Lorsqu’on lui demande ce qu’elle a pensé de l’article, Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole d’Osez le féminisme contactée par Mashable FR, juge d’abord l’article "effarant" et "malsain". Elle avoue cependant avoir eu un doute : "Au début on s’est demandés si c’était un fake."

Puis lorsqu’on lui dit que l’auteur affirme que c’est de l’absurde, et qu’on la renvoie à la rubrique Clin d’œil, la militante nuance : "Dans ce cas-là, il se rend pas compte du monde dans lequel on vit", explique-t-elle, et l’article a un "problème de contextualisation" car ce genre de propos au premier degré existe, insiste-t-elle : "Ce qu’il a écrit on le voit régulièrement écrit ! Le but n’est pas de pousser des cris d’orfraie, on y a cru très sérieusement."

Elle donne en exemple les propos de l’éditorialiste de L’Express Christophe Barbier, qui jugeait pas réaliste de payer les femmes autant que les hommes et qui avait affirmé qu’en cas d’égalité salariale, "les entreprises vont avoir beaucoup de mal à encaisser ce surcroît de main d’œuvre".

"Cela prouve que c’est hypersensible"

Manque d’humour des féministes ? Absolument pas, rétorque Raphaëlle Rémy-Leleu : "On est confrontés à des backlash d’une rare violence, et dans ce contexte-là c’est normal qu’on soit vigilantes. Il n’y a plus qu’à nous donner l’égalité professionnelle, comme ça quand les gens feront des blagues on comprendra que c’est de l’absurde !”, conclut-elle. Dans ce malentendu, Philippe Eliakim est d’une certaine manière "victime lui-même du sexisme économique", juge Raphaëlle Rémy-Leleu…

De son côté, le journaliste refuse aussi de dire que cette réaction serait la preuve d’un manque d’humour des féministes. Certes, dit-il, il a "incendié les fonctionnaires mille fois, les grands patrons, les milliardaires, les gardiens de musée" et il y a "généralement moins de réactions". Mais c’est plutôt bon signe : "Cela prouve que c’est hypersensible, c’est un succès des féministes, elles ne laissent rien passer !".

Un malentendu, donc, mais qui montre une fois de plus que l’exercice parodique à l’ère numérique a ses limites, quand tout propos peut être partagé et sorti de son contexte.

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