On vous donne les conseils de pro de la pétition, du crowdfunding et des mouvements politiques pour faire bouger les lignes.

Vous avez une âme de justicier, la fibre d’un Che Guevara ou d’une Caroline de Haas, la militante féministe qui a lancé la pétition contre la loi travail. Vous vous sentez pousser des ailes pour changer le monde. Oui mais voilà, ça ne marche pas exactement comment vous vous l’imaginiez : votre pétition ne décolle pas, votre proposition de grève générale n’intéresse pas grand monde, votre site Internet antisexiste est encore aux oubliettes du Web.

C’est pour cela qu’un militant, Guillaume Bonnet, a eu l’idée de lancer un "accélérateur de la mobilisation citoyenne", qui tient se tient du 24 au 26 février à Paris. C'est sa deuxième session de formation à destination des associations ou collectifs voulant acquérir des méthodes. Ou, comme le résume son site Internet : "Permettre à la société civile de gagner ses causes grâce aux techniques de la mobilisation citoyenne innovante, de plaidoyer et de storytelling pour embarquer au-delà de ses sympathisants."

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Pour aider ces bonnes volontés, Guillaume Bonnet s’appuie sur huit années d’expérience à Médecins sans frontières et Allout.org, une association qui adresse des pétitions aux dirigeants et aux organisations du monde entier "pour faire progresser les droits des personnes lesbiennes, gays, bi et trans". Mais aussi sur 15 mentors pleins de bons conseils, comme Sarah Durieux, directrice adjointe des campagnes de Change.org France ou Elliot Lepers, un Web-activiste qui se décrit comme un "designer de politique" et est à l’origine de grandes mobilisations dans l’Hexagone comme la pétition contre la loi travail ou le site Macholand.fr. Nous avons interrogé tout ce beau monde, et d’autres, pour savoir quelle était la recette d’une mobilisation réussie.

Soyez concret, précis, et identifiez un objectif simple

La clé d’un projet bien ficelé, c’est d’abord d’être concret, en identifiant un objectif précis et à sa portée. "Vouloir ‘un monde plus juste’ ce n’est ni concret ni simple", explique Guillaume Bonnet, et si 89 % des députés sont opposés au projet de loi que vous défendez, il y a peu de chances que votre action aboutisse... "Une mobilisation contre la faim dans le monde a peu de chances de fonctionner", renchérit Elliot Lepers, pour lequel il faut "choisir une cause ou un enjeu sur lequel il y a un point de bascule possible" avec une "capacité de victoire".

Le militant utilise une métaphore : "C’est comme la différence entre l’infanterie qui fait la guerre depuis les tranchées et sacrifie des milliers d’hommes et la cavalerie", plus légère, et plus efficace donc. D’autant que l’univers de la mobilisation collective est devenu "très concurrentiel."

Bien identifier les cibles

Qu’il s’agisse d’une pétition ou d’un projet de film, de livre, une action, etc., l’important est de savoir à qui l’on s’adresse. Est-ce que le projet n’intéressera que mes proches, ou peut-il toucher un large public ? "Si je dois financer mon concert de clarinette, il n’y aura que mon premier cercle. Et plus le projet a un impact collectif, plus on séduit le deuxième et troisième cercle", explique le fondateur et PDG de KissKissBankBank, Vincent Ricordo. Dans le cas d’une pétition, il faut aussi savoir à qui adresser la pétition, et il n’est pas toujours opportun de l’envoyer au chef de l'État, recommande Mathilde Batteux, chargée des mobilisations citoyennes chez MesOpinions.com. Un élu local sera sans doute plus accessible, surtout si l’objet de la pétition a un ancrage local. De même, explique Guillaume Bonnet, inutile d’adresser un texte à tous les députés. Il vaut mieux identifier à l’avance quels sont les députés qui sont contre votre cause, les députés favorables, et les députés qui hésitent, et sont susceptibles de basculer : c’est à eux qu’il faudra écrire en priorité.

Et s’il est souvent capital d’avoir des relais dans la presse, explique Sarah Durieux, rien ne sert de se précipiter, nuance Margaux Thierrée, directrice du pôle projets d’Ulule. "Si les journalistes arrivent sur une page où personne n’est allé, cela ne prendra pas. Un inconnu ne vas pas dans le restaurant qui est vide ! C’est une erreur classique de chercher trop vite du grand public." Il faut donc mobiliser de manière graduée, d’abord le premier cercle, puis un second cercle plus large, et ainsi de suite, confirme Elliot Lepers.

Être attentif à la forme et savoir raconter

"Une campagne, c’est être capable de donner envie aux gens de s’impliquer dans l’aventure" : voilà qui résume, selon Margaux Thierrée, l’aspect "émotionnel" des projets, à ne pas négliger. C’est le fameux storytelling, ou l’art de raconter des histoires, qui donne à l’action une dimension humaine, et s’appuie sur l’empathie. Pour cela, il est donc indispensable de se poser les question suivantes : "Comment une personne indécise ou éloignée de votre sujet peut-elle s’identifier ? Quelles sont les valeurs, idéaux ou émotions sur lesquels vous allez vous appuyer pour inspirer vos indécis ?”, explique Guillaume Bonnet.

“Une campagne c’est une prophétie autoréalisatrice”

C’est ainsi que l’association Acceptess-T, qui veut permettre aux personnes trans d’accéder à des papiers d’identité conformes à leur genre, a décidé de cibler La Poste, explique Guillaume Bonnet. Objectif : pousser l’organisme public à proposer une carte d'identification alternative qui permettrait aux personnes trans de retirer leurs colis sans être confrontées aux sempiternelles remarques du genre : "Mais Madame, c’est une carte d’identité d’homme que vous me donnez là"... exposant ainsi les personnes trans à des moqueries du public et à des humiliations. Cibler La Poste donc pour commencer "petit", et avoir un objectif réaliste et à sa portée, mais aussi s’inscrire dans une narration : "Tout le monde est déjà allé retirer à la poste et tout le monde peut se rendre compte de ce que cela ferait de ne pas pouvoir le faire", fait valoir Guillaume Bonnet.

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Capture d'écran Change.org

Rester positif

Et savoir raconter, c’est aussi rester positif, conseille Margaux Thierrée : "Il vaut mieux éviter de dire 'J’en ai vraiment besoin', ou 'On a besoin d’argent, c’est horrible'. Les gens apprécient plus le projet, l’équipe, la motivation. Être quémandeur ou défaitiste cela ne fonctionne pas : une campagne c’est une prophétie autoréalisatrice." Vincent Ricordo conseille lui aussi de "ne jamais tomber dans le pathos".

Savoir mobiliser ses proches, sa communauté

Déplacer des montagnes, cela commence déjà par déplacer ses petites collines environnantes : sa propre communauté. Car comment penser que j’arriverais à mobiliser des élus ou des milliers de personnes si je ne suis pas déjà capable d’impliquer mon propre réseau d’amis et de connaissances ? C’est ce que conseillent tous les spécialistes que nous avons contactés. “Il n’y a rien de magique, il ne suffit pas que la page soit en ligne ! Il faut mobiliser les réseaux et chercher le plus loin possible. Il faut avoir envie de bichonner sa communauté, en la préparant en amont au fait qu’on va bientôt lancer une campagne en ligne”, explique Margaux Thierrée. Sarah Durieux recommande quant à elle de recenser les groupes sur Facebook et les réseaux sociaux qui pourraient être intéressés par votre action : "Ceux qui le font bien, ce sont les activistes de la cause animale, ou ceux qui défendent les droits des femmes. Ils sont très organisés, et ont la capacité à faire peser une info."

Il peut être utile de demander aux personnes qui ont signé une pétition ou participé à un projet d’aller plus loin, en leur demandant de relayer votre initiative : "Il ne faut jamais attendre que le compteur monte. Quand vous lancez une pétition, vous pouvez envoyer un message aux signataires, en leur disant d’aller faire signer deux autres personnes, ou en leur demandant d’envoyer un tweet", ajoute-t-elle.

Le temps, le nerf de la guerre

Vous l’aurez compris : dans cette affaire, le temps, c’est le nerf de la guerre. "C’est très chronophage, et c’est un vrai job. Si vous vous êtes donné 30 jours, cela veut dire 30 jours idéalement à plein temps. Si vous faites une demi-heure par jour, ça ne marche pas. On a souvent été confrontés à des gens qui viennent avec des projets magnifiques et ça ne marche pas parce qu’ils ne s’impliquent pas", avance Vincent Ricordo. "Ne pensez pas qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour que ça se partage", complète Sarah Durieux.

La dimension temporelle est cruciale à la fois du côté des personnes qui lancent le projet, et qui vont devoir consacrer beaucoup de temps pour qu’un projet marche, mais aussi du côté de ceux qui signent la pétition ou participent à la mobilisation. Ce pourquoi il faut savoir graduer la réponse, pour permettre à des gens qui n’ont qu’une minute, deux minutes, dix minutes ou plusieurs heures de s’impliquer, conseille Elliot Lepers, qui a appliqué cette méthode à la création du site loitravail.lol, visité 1 million de fois. "Il faut proposer plusieurs niveaux d’information en fonction des différents types de militants que l’on va toucher", résume-t-il.

Pensez aussi au delà de votre projet, à plus long terme, conseille Guillaume Bonnet. "Il faut montrer que l’on va créer un effet domino", affirme-t-il, en prenant pour exemple à nouveau le projet de l’association Acceptess-T, dont le but plus large, au-delà de La Poste, est de permettre d’une part à toutes les personnes trans d’accéder à des papiers d’identité conformes à leur genre, mais aussi, par-delà, dans une démarche d’égalité.

Le bon timing et l’urgence

Enfin, le temps est aussi important dans sa dimension "bon timing" : une action s’inscrit toujours dans un moment, un fil historique, un contexte social et politique, une actualité médiatique, etc. La loi travail, explique Elliot Lepers, est la rencontre avec quatre ans de quinquennat Hollande, et la polémique sur la déchéance de nationalité. S’est donc créé un momentum, une conjoncture favorable propice à la mobilisation. "Si vous lancez une pétition le 20 avril prochain (soit 3 jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, ndlr), il y a beaucoup de chances que ça ne marche pas", plaisante Elliot Lepers.

Trouver le bon timing, c’est aussi savoir expliquer pourquoi il faut faire telle action maintenant. Autrement dit, il faut pouvoir faire sentir aux personnes que l’on sollicite qu’il y a urgence à faire ce pourquoi on les sollicite. "Si la décision doit être prise dans plusieurs mois il faut être capable d’expliquer pourquoi c’est important d’agir maintenant”, explique Guillaume Bonnet. “Si vous venez sur la plateforme en disant ‘peut-être qu’un jour j’organiserais un concert de clarinette’, vous avez zéro chance, mais si vous dites 'J’organise tel jour un concert de clarinette et j’ai besoin urgemment', là les gens réagissent", résume Vincent Ricordo. Il prend l’exemple de la collecte sur KissKissBankBank autour du film "Demain", qui selon lui a bien marché parce que les réalisateurs ont su expliquer que le projet risquait de leur échapper s’ils ne récoltaient pas d’argent tout de suite. "Ils ont récolté 250.000 euros dans les 48 heures."

Aller chercher de l’inspiration

Tous ces conseils ne dispensent pas d’aller en plus regarder ce qui s’est déjà fait, les bonnes pratiques, et de “s’inspirer de choses qui ont marché”. Mathilde Batteux met d’ailleurs très régulièrement en contact des auteurs de pétitions qui se partagent les bons tuyaux, en plus d’accompagner elle-même chaque auteur de pétition qui le demande. Change.org a mis en place pour cela un groupe Facebook. L’entreprise a aussi conçu un guide du lobbying citoyen, véritable mine d’or pour les activistes apprentis. Ulule et KissKissBankBank ont chacun des équipes de spécialistes organisées par grands secteurs d’activité, qui en plus de donner des coups de pouces, ont des centaines d’exemples de projets en tête. Bref, l’échange et le partage. Et quand on porte un projet collectif, quoi de plus naturel que de se tourner vers les autres ?

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