Sur le Web, le harcèlement, que personne ne cautionne dans la vraie vie, a élu domicile sur les réseaux sociaux sans que personne ne sourcille véritablement. Pire : il suffit qu'il soit qualifié de "troll" pour être lavé de tout soupçon.

Pour la plupart des gens, "troller" est juste une forme de blague en ligne, comme une provocation dans le but de faire réagir.

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On en veut pour preuve les consommateurs qui abreuvent les comptes Twitter de marques de vêtements de complaintes à cause d’un jean trop long ou encore les clients sur Amazon qui pestent à l'unisson contre la mise en ligne d'une décoration de Noël "Make America Great Gain".

Il y a "troller" et "troller"

En fait, employer le mot "troller" suppose que rien n'est vraiment sérieux à partir du moment où il n'est "que sur Internet".

Ainsi, le verbe "troller" est aujourd'hui massivement utilisé comme un euphémisme au harcèlement et aux abus. Pourtant, il est évident que les attaques dirigées à l’encontre de Leslie Jones n’étaient pas de simples blagues de mauvais goût, mais bien des propos racistes et sexistes.

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En fait, tout se passe comme si le concept de "troll" autorisait l’existence en ligne de comportements malveillants contre lesquels on s’opposerait immédiatement s'ils se passaient "dans la vraie vie".

Par exemple, si Martin Shkreli avait choisi de déposer ses terrifiants montages photos sur le pas de la porte de la journaliste Lauren Duca plutôt que de les mettre en ligne, nous serions sans doute plus enclins à qualifier ce comportement de "harcèlement ciblé". Heureusement, c'est ce qu'a finalement fait Twitter en décidant de suspendre le compte du gestionnaire de fonds d'investissement américain.

"Utilisé à bon escient, le fait de troller est une forme d’humour sur Internet qui se fiche de l’hypocrisie et de l’humilité", détaille à Mashable Michael Salter, maître de conférences en criminologie à l’université occidentale de Sydney. Mais "le troll peut vite prendre la forme d'abus ou de préjugés", prévient-il.

Né sur des plateformes comme 4chan et Reddit

Mais à quel moment passe-t-on d’un simple troll au harcèlement ? Eh bien, c’est comme remarquer que le blond de la photo de profil Twitter de Milo Yiannopoulos n’est pas naturel : vous le saurez en le voyant.

Selon Emma Jane, l’auteure de "Misogyny Online : A Short (and Brutish) History", le "troll" est apparu il y a quelques années sur 4chan et Reddit lorsque que des utilisateurs postaient des messages insensés sur des sites féministes.

Pour être clair, le fait de "troller" a évidemment toujours été le fait de s'en prendre à quelqu'un... sauf que l'acte devient du harcèlement à partir du moment où les conséquences sont décuplées.

Il y a une différence entre une punchline drôle et une agression verbale

"Le ‘troll’ consiste à se moquer d’une personne, mais cette définition ne tient plus la route au vue de ce que les gens se permettent aujourd'hui", commente Emma Jane à Mashable. Elle poursuit : "C’est devenu un mot-valise", et celui-ci met désormais dans le même paquet des punchlines drôles ou subversives et des agressions verbales sans vergogne.

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"Même si ces pratiques appartiennent à la définition qui a toujours été fait du concept de 'troll', elles ont évolué et il est aujourd'hui urgent de ne plus systématiquement parler de 'troll' pour tout et n'importe quoi". Qualifier le harcèlement ciblé de "troll" revient à atténuer les attaques dont sont victimes les gens de couleur, les femmes ou la communauté queer.

Ce type de raisonnement permet aussi à des phrases comme "don’t feed the trolls" [en français, "Ne nourrissez pas les trolls"] d’être considérées comme de précieux conseils, qui laisse entendre qu’une personne pourrait provoquer son propre harcèlement parce qu'elle aurait eu l'audace de s'exprimer sur les réseaux sociaux.

Se cacher derrière "l'humour en ligne"

Selon Michael Salter, qualifier le comportement de Martin Shkreli à l’encontre de Lauren Duca de "troll" banalise l'acte. "Le montage photos de Shkreli est marqué du sceau de l’humour en ligne. Ainsi, il n’est plus considéré à sa juste valeur, à savoir un acte tout à fait effrayant et envahissant", poursuit-il. "Il a agi en ce sens pour délégitimer Lauren Duca en concentrant l’attention des internautes sur son sex et son apparence aux dépens de ses opinions politiques."

"C’était une stratégie mûrement réfléchie afin d’humilier et d’intimider une femme journaliste ayant un positionnement idéologique différent du sien", conclut-il.

Finalement, nous n’avons pas toujours besoin de nouvelles expressions pour décrire ce qu’il se passe sur Internet. Il suffit d'ouvrir nos dictionnaires, où les mots "abus" et "harcèlement" figurent déjà.

– Adapté par Lhadi Messaouden. Retrouvez la version originale sur Mashable.

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