Le dernier long-métrage d'animation de Wes Anderson, en salles le 11 avril, aura mobilisé durant près de deux ans, dans un discret studio londonien, plusieurs centaines de savoir-faire. Un travail de chien pour un rendu qui tient de la perfection.

"L’île aux chiens", c’est avant tout une histoire de périples. Celui, d’abord, d’un petit garçon déterminé à retrouver son chien, déporté par les pouvoirs publics sur une île où s’accumulent les déchets. Celui, aussi, de pauvres cabots condamnés à tenter de survivre dans les ordures, qui se décident à tout mettre en œuvre pour aider le garçonnet dans sa quête. Car dans ce Japon fantasmé, le maire de ce que l’on imagine être la capitale abhorre les chiens de tout son être, au point de vouloir les éradiquer pour toujours de cette planète. Un décret signé plus tard, tous les toutous de la mégalopole finissent par rejoindre ce mouroir insulaire fait d’ordures : Trash Island.

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"L’île aux chiens", c’est enfin un périple logistique et technique qui aura duré plus de deux ans. Au total, près de 700 personnes, dont plus de 70 aux commandes du département des marionnettes et 38 au sein du département d’animation, ont uni leur savoir-faire pour mettre à l’écran cette fable d’une époustouflante poésie et d’une beauté graphique rarement égalée dans un long-métrage d’animation.

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"L'Île aux chiens"/American Empirical Pictures/Indian Paintbrush/Scott Rudin Productions

Comme pour "Fantastic Mr. Fox", son premier long-métrage en stop motion qui retrace les péripéties d’un renard aussi élégant que crapuleux, Wes Anderson a refusé catégoriquement de faire appel à la modélisation 3D. Tout a donc été recréé à la main : les décors, les marionnettes, les lumières, les mouvements… "Wes n’essaie pas de rivaliser avec l’animation par ordinateur. Il part du principe que le décor est constitué d’objets. Du coup, comment peut-on se débrouiller avec ça ? Quel genre de gags visuels peut-on imaginer avec cette technique ? Et on se retrouve à utiliser de la ouate pour faire de la fumée, ou à tailler du savon pour fabriquer des flammes de bougie", explique Simon Quinn, le producteur de l’animation, dans les notes de production.

Mille marionnettes pour deux secondes de film tournées... par jour

Chaque marionnette d’un personnage clé a représenté pas moins de quatre mois de labeur

Pas moins de 1 000 marionnettes ont ainsi été confectionnées de manière artisanale – 500 chiens et 500 humains –, et les poupées de chaque personnage principal ont été déclinées en cinq échelles différentes, d’un modèle d’une quinzaine de centimètres à des figurines miniatures, destinées aux plans très larges. Pour couronner le tout, chaque marionnette d’un personnage clé a représenté pas moins de… quatre mois de labeur. "La création des marionnettes et des décors a représenté un travail colossal. Mais donner vie à tout ce petit monde fut une tâche tout aussi titanesque", confie Kim Keukeleire, cheffe animatrice sur "L’Île aux chiens", à Mashable FR.

Et Kim Keukeleire sait de quoi elle parle : cette Belge a compté parmi les animateurs de "Chicken Run", "Fantastic Mr. Fox" et, plus récemment, de "Ma vie de courgette". "Ce fut vraiment un projet très ambitieux. Nous réalisions en moyenne 2 secondes de film par jour par animateur." Le calcul peut vite donner le tournis : au cinéma, 24 images par seconde défilent à l’écran. Wes Anderson, lui, affectionne ce que l’on appelle l’animation "par paires", qui consiste en 12 images par seconde doublées, pour arriver au compte de 24. Une technique qui donne un côté plus dynamique, voire "accidenté", au mouvement. Mais même avec l’animation par paires, réaliser plus de quelques minutes de film est donc revenu à effectuer un travail de fourmi.

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"L'Île aux chiens"/American Empirical Pictures/Indian Paintbrush/Scott Rudin Productions

Certains jours, l’équipe d’animateurs ne peut se consacrer à donner vie aux marionnettes, notamment parce que décorateurs et éclairagistes s’attèlent à la mise en place des plateaux. "Il fallait que tout soit prêt et calibré avant chaque phase de tournage. Chaque jour autour de nous, des centaines de personnes s’activaient pour perdre le moins de temps possible", poursuit Kim. "Parfois, nous devions aussi nous mettre en pause pour trouver des solutions à nos problèmes."

Transmettre "l'émotion canine", un autre défi technique

La cheffe animatrice a été particulièrement marquée par la difficulté à réaliser la scène où Atari et Spot se rencontrent pour la première fois à l’hôpital (en début de film, ceci n'est pas un spoil). Atari apprend que Spot est désormais son chien et qu’il va devoir veiller sur lui. Le petit garçon et l’animal sont alors tous les deux filmés en gros plan, en champ contre champ, et se mettent à pleurer. "Créer et faire couler les larmes fut très technique, car les yeux des marionnettes n’étaient pas encore tout à fait au point et à ce moment-là, nous travaillions encore sur de tout petits formats. Faire passer leur émotion à l’image fut un vrai challenge", se souvient Kim.

En réalité, retranscrire les émotions d’animaux à quatre pattes, dont la gestuelle reste limitée à quelques postures canines caractéristiques, fut le principal défi des animateurs. "La nature même des personnages principaux de 'L’Île aux chiens' fut une problématique. Dans 'Fantastic Mr. Fox', les personnages ont beau être des renards, ils sont humanisés, se déplacent comme des humains, bougent comme des humains. Faire passer leurs émotions était plutôt aisé. Ils avaient des mains !", compare Kim Keukeleire.

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"L'Île aux chiens"/American Empirical Pictures/Indian Paintbrush/Scott Rudin Productions

Autre différence de travail avec les aventures de Mr. Fox : "L’Île aux chiens" a fait appel à une quantité de décors hors norme. "L’intrigue de 'Fox' se déroulait à peu près dans les mêmes lieux, là où 'L’Île aux chiens' retrace une quête, un voyage, qui impliquait de créer de toutes pièces chaque nouvel environnement", ajoute Kim. Heureusement, Wes Anderson n’est pas totalement réfractaire à toute forme de technologie. Afin de ne pas recommencer de zéro des plans où sont remarqués a posteriori de petits défauts, le réalisateur a tout de même eu recours aux technologies de compositing, qui permettent de mélanger plusieurs sources d’images pour en faire un plan unique qui sera intégré dans le montage.

"L’Île aux chiens" serait-il finalement le long-métrage en stop motion le plus ambitieux de l’histoire du cinéma ? "Je n'irai peut-être pas jusque là. Les films du studio Laika ("Coraline", "Les Boxtrolls"…) sont tout aussi riches. Mais 'L’Île aux chiens' est sans doute le plus créatif jamais produit à ce jour." Il est aussi, à notre sens, le plus réussi de tous les Anderson.

À voir : la vidéo du making-of

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