Un cinéaste doit-il forcément veiller à donner une représentation exacte de la vie de ceux qui inspirent son film ou sa série ? Plusieurs procès sont en cours aux États-Unis pour répondre à cette question.

Décidemment, "Le Loup de Wall Street" apporte son lot de complications à Leonardo DiCaprio. Après que la justice américaine s’était penchée sur le financement illégitime de sa production, l’acteur et coproducteur du film, mais aussi le réalisateur Martin Scorsese et le scénariste Terence Winter, sont visés par une enquête pour diffamation qui pourrait bien "fixer de nouvelles limites aux cinéastes", rapporte The Hollywood Reporter.

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L’homme qui poursuit le trio en justice s’appelle Andrew Greene et il s’est reconnu dans le personnage de Nicki "Rugrat" Koskoff. Au milieu des années 1990, Andrew Greene était le conseiller juridique de Jordan Belfort, le fameux trader escroc incarné à l’écran par Leonardo DiCaprio. Il estime que le film le décrit à tort comme "un criminel, un consommateur de drogue, un dégénéré, un dépravé et/ou dépourvu de toute morale ou éthique."

"Les trois hommes n’ont fait qu’une légère recherche générique sur le business de Wall Street"

Si la plainte pour atteinte à la vie privée d’Andrew Greene a été déboutée par une juge en octobre 2015 déjà, l’Américain a déposé lundi 5 mars à la justice un dossier complet censé prouver la diffamation dont il fait l’objet, contenant notamment des dépositions de Leonardo DiCaprio, Martin Scorsese et Terence Winter. Interrogé sur ses recherches préparatoires, Leonardo DiCaprio répond : "J’ai fait un tour à Wall Street. J’ai lu le livre (de Jordan Belfort, ndlr), observé les gens de New York qui travaillent dans cette branche ; à part ça, je m’en souviens pas."

En fait, Andrew Greene reproche justement aux producteurs et au scénariste de s’être basé uniquement sur la version de Jordan Belfort qu’il raconte dans son livre – une histoire forcément biaisée et subjective. "La lecture des transcriptions montre qu’à part des conversations avec Monsieur Belfort, les trois hommes n’ont fait qu’une légère recherche générique sur le business de Wall Street (…) Des recherches aussi limitées au regard de portraits de situations et d’individus de la vraie sont la preuve convaincante du dangereux mépris des défendeurs pour l’exactitude", avance le plaignant dans son dossier auquel The Hollywood Reporter a eu accès.

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Nicky Koskoff, le personnage du "Loup de Wall Street" inspiré de la vie d'Andrew Greene.
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Exit l'excuse du Premier amendement ?

Jusqu’à présent, les artistes américains – qu’ils soient auteurs de chansons, de films ou de séries – ont toujours pu éviter les poursuites au nom du Premier amendement de la constitution, qui protège la liberté d’expression. Mais l’avancée du dossier en diffamation d’Andrew Greene contre "Le Loup de Wall Street" montre que cette défense pourrait désormais ne plus tenir devant un tribunal. D’autant plus que l’affaire n’est pas unique.

L’actrice centenaire Olivia de Havilland (c’est elle qui jouait Mélanie Hamilton dans "Autant en emporte le vent") poursuit ainsi la chaîne de télévision américaine FX pour la représentation "vulgaire" qu’elle fait d’elle dans la série "Feud" de Ryan Murphy. En septembre 2017, une juge de l’État de Californie a autorisé Olivia de Havilland à soutenir une plainte pour diffamation. "Souvenez-vous que Madame de Havilland est vivante. Elle aurait pu répondre aux questions (des scénaristes de 'Feud', ndlr)", avait déclaré la juge lors de l’audience.

Si la justice américaine venait à trancher en faveur des plaignants et non des artistes dans ces deux affaires, c’est toute la tradition du storytelling cinématographique inspiré de faits ou de personnages réels qui serait remis en cause.

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