De Xena à Wonder Woman, toutes les guerrières de la pop culture ont été représentées avec des plastrons épousant la forme de leurs seins. Mais ces "boobs armors" ont-elles vraiment existé ? Comment sont-elles devenues la norme ?

Sans le vouloir, ou pas, Marvel a perpétué une vieille tradition de la pop culture. Fin janvier, le studio a dévoilé le premier visuel de sa prochaine production baptisée "Ant-Man and The Wasp" (sortie en juillet 2018).

Sur la photo, l’Homme fourmi et la Guêpe, les personnages principaux du long-métrage, prennent la pose. Rien d'anormal, à l'exception d'un petit détail. Avec ce cliché, Marvel en a remis une couche sur ce mal qui ronge la pop culture depuis trop longtemps. Outre la forme phallique dessinée sur son armure, la Guêpe, incarnée par Lily Evangeline, a hérité de ce que les Américains appellent une boobs armor, autrement dit une armure féminine moulant les seins de celle qui la porte.

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Le plastron, cette grande plaque qui recouvre le haut du corps, épouse ici la forme de la poitrine de l’héroïne et rappelle à tous une féminité mise en avant. Là où certains voient une simple lubie esthétique de costumier, d’autres constatent une énième expression de l’objectivation sexuelle du corps de la femme. "Ces représentations sont systématiques. Elles donnent l’impression que les femmes sont uniquement là pour satisfaire le regard des hommes", explique Fanny Lignon, maître de conférences en cinéma-audiovisuel à l’université de Lyon, avec qui Mashable FR s'est entretenu au téléphone.

Des films aux séries, en passant par les jeux vidéo ou les mangas, les boobs armors se sont invitées dans tous les univers possibles. Toutes les plus grandes guerrières ont dû sauver le monde avec leurs seins mis en avant comme des obus. Parmi les victimes de cette sexualisation inutile, on peut citer Wonder WomanXena la guerrière ou bien encore les Power Rangers. Oui, même les héroïnes les plus asexuées de la télévision ont subi le diktat des boobs armors. Et on ne listera pas toutes ces combattantes forcées à se battre avec des strings en métal.

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Une âme charitable pour offrir une armure intégrale à cette pauvre elfe de la nuit ?
Blizzard Entertainment

La pop culture ne sait donc pas comment habiller ses guerrières. Pire, elle bafoue tout ce que l’histoire nous a appris sur les femmes au combat et sur l’art de se protéger.

Aucune trace historique d'armures moulantes

C'est simple. Ces armures féminines "n’ont rien d’historique. Elles ne correspondent à aucune période connue", assure à Mashable FR Soline Anthore Baptiste, historienne moderniste. Doctorante à l’université de Venise et de Grenoble, elle travaille avec son mari médiéviste sur les tenues des chevaliers. Ses recherches ne lui ont jamais permis de confirmer l’existence des boobs armors. "Dans les textes qui évoquent des femmes au combat, à savoir des chroniques médiévales, des romans ou des témoignages qui obligent à la prudence car les paroles ont été rapportées, on explique que les femmes portaient des armures de chevaliers. On se rendait compte de leur sexe quand elles se déshabillaient ou qu’elles étaient mortes", détaille l’historienne.

Les moulages morphologiques des armures n’ont jamais été à la mode

Dans les collections actuelles, on ne trouve pas d’équipements de guerre ayant appartenus avec certitude à des personnalités féminines. D'abord parce que les femmes étaient peu présentes sur les champs de bataille. Certaines tenues ont bien été attribuées à des figures féminines comme Jeanne d’Arc, mais on n’a jamais pu authentifier à 100 % leur appartenance. L’histoire confirme aussi que les moulages morphologiques des armures n’ont jamais été à la mode. "À ma connaissance, seul le plastron des Romains accentuait la forme des muscles abdominaux. Mais cela ne réduisait pas l’efficacité de l’armure", raconte Soline Anthore Baptiste. Et ça, c’est l’autre problème posé par les armures féminines.

Une armure façon Victoria’s Secret

En plus de n’avoir aucune origine historique, les boobs armors ont des statistiques de protection proche du néant. Une armure, c’est de la science. Si le plastron a une forme globulaire, c’est pour lui permettre de dévier les coups portés à la poitrine et mieux répartir l’impact.

"Si on cogne contre une surface plate, le coup est à 100 %. Mais si on s’en prend à une surface arrondie, le coup perd en puissance. L’autre problème est que ces femmes ne portent pas de vêtements. Historiquement, on n’a jamais mis une armure à même la peau, car il fallait préparer le corps et l’adapter à la forme globulaire de l’armure afin qu'elle ne soit pas gênante", commente Soline Anthore Baptiste. Les boobs armors sont aussi arrondies, mais seulement au niveau des seins, laissant le reste du haut du corps exposé à une attaque frontale.

Privées en partie de cet effet déflecteur, les armures féminines perdent aussi en utilité, car elles ne recouvrent pas forcément l’intégralité du buste et du torse. Pour mieux comprendre, Soline Anthore Baptiste propose l’analyse de deux armures.

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Touchstone Pictures

Keira Knightley alias Guenièvre dans le film "Le Roi Arthur" (2004) : "Cette tenue n'est pas fonctionnelle. Elle a plutôt été conçue pour mettre en exergue la féminité, la beauté et le désir de combattre du personnage. L’armure de cuir expose toutes les parties vitales. Qui irait au combat ainsi, en dehors des guerriers pictes qui couraient nus au combat ? Cette protection est stupide."

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UNIVERSAL TELEVISION

Xena la guerrière, incarnée par Lucy Lawless : "L’image de la guerrière antique la plus fidèle reste celle d'Athéna, souvent revêtue d’une cuirasse complète. L’armure de Xena laisse beaucoup de zones sans protection : la gorge, le cou, la tête. On expose ses parties vitales au profit d’un look sexy tenant plus d’un défilé Victoria’s Secret que d’une réalité antique."

Les hommes représentés dans les œuvres de fiction, eux, sont bien mieux équipés. "Dans un jeu de combat comme SoulCalibur, mais aussi dans d'autres productions audiovisuelles,  [ils] portent généralement de grosses armures constituées de plaques de métal qui les protègent de haut en bas. Ils sont pris au sérieux", précise de son côté Fanny Lignon. Et l'universitaire de regretter que les tenues de guerrières, elles, soient si ridicules.

Si les costumiers et designers ne respectent pas l'Histoire, comment ces représentations d’armures féminines sont-elles parvenues à s’imposer dans notre imaginaire collectif ?

Le male gaze, ou l’origine du mal

"Les normes dominantes pour les scénarios et les personnages sont très défavorables aux femmes", analyse la chercheuse française Brigitte Rollet dans son livre "Femmes au cinéma, sois belle et tais-toi". "Pour la créatrice de la série "Transparent" [un show américain loué pour la diversité de ses personnages, NDLR], les choses sont claires : 'Je continue de voir des histoires racontées par et pour les hommes, qui renforcent systématiquement le regard masculin hétérosexuel.'" Ce fameux regard, plus connu sous le nom de male gaze, serait en partie à l’origine des armures seins. "C’est l’adoption du point de vue masculin pour analyser ou retranscrire une situation. C’est forcer le public à regarder les choses du point de vue d’un homme", analyse Fanny Lignon. Et les chiffres confirment que les productions culturelles sont souvent faites par des mâles pour des mâles.

Dans un rapport du Centre de recherche sur les femmes à la télévision et au cinéma, lié à l’Université de San Diego, on apprend que 89 % des réalisateurs et des scénaristes des 250 plus grands succès cinématographiques de l’année 2017 étaient des hommes. Pire, les femmes représentent seulement 18 % des postes importants (réalisateurs, producteurs, monteurs, etc…) dans l’industrie du cinéma. Cette donnée peut être comparée à celle de 1998, année de la première publication de cette étude. Les femmes occupaient alors 17 % des positions majeures.

"C’est forcer le public à regarder les choses du point de vue d’un homme"

"L’industrie du cinéma a lamentablement échoué à arrêter le persistant sous-emploi des femmes en coulisses. Cette négligence a engendré une culture toxique qui a favorisé les récents scandales de harcèlement sexuel et écourté la carrière de nombreuses de femmes", a asséné dans le rapport Martha Lauzen, la directrice de l’étude. Le manque de femmes décisionnaires a accentué l'impact et la portée du male gaze. Résultat, les personnages féminins sont régulièrement présentés comme de vulgaires objets sexuels. ONU Femmes, l’entité des Nations unies consacrée à l’égalité des sexes, estime que les femmes apparaissent deux fois plus que les hommes dans une tenue suggestive, partiellement ou totalement nues.

"Pour être une héroïne, il faut forcément être bien gaulée, jeune et jolie. C’est du mépris par l’absence d’autres représentations de corps", analyse Fanny Lignon. À force de proposer la même chose au public, cette image de la femme s’est insérée dans la pensée collective et s’en débarrasser ne sera pas une chose aisée. "C’est une manière d’attirer le chaland. Tant qu’il y aura une demande, les producteurs proposeront une offre. Il faut éduquer les plus jeunes à l’image, demander aux filles si elles se sentent valorisées avec ces représentations et engendrer un débat avec les garçons", poursuit Fanny Lignon.

"Une armure, c’est comme un ange"

Maintenant que le mythe des boobs armors est brisé, il faut revoir la manière de vêtir les guerrières au cinéma ou dans les jeux vidéo. Un seul mot d’ordre : la cohérence. Chaque univers, qu’il soit issu de la science-fiction ou de la fantaisie, fonctionne avec ses propres règles, sa mode et ses valeurs. Si les hommes et les femmes prennent part aux mêmes batailles, ils doivent disposer des mêmes moyens pour combattre. "Dans le jeu de rôle 'World of Warcraft', quand les hommes augmentent de niveau, ils prennent en épaisseur. Quand les femmes prennent du galon, elles sont de moins en moins couvertes", ajoute Fanny Lignon. Ce type d’incohérence doit prendre fin pour permettre une évolution.

Heureusement, certaines productions ont déjà pris les devants. La série "Game of Thrones" compte dans ses rangs de nombreuses combattantes comme Brienne, Arya et Daenerys. Contrairement à leurs prédécesseures, ces trois femmes ne sont pas définies par l’armure qu’elles portent. Pour Soline Anthore Baptiste, c’est le plus important : "Prenons Brienne de Torth. Elle porte une armure qui n’a pas de genre. Une armure, c’est comme un ange : ça n’a pas de sexe. Elle n’est ni masculine, ni féminine, elle est juste là pour protéger les corps."

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