À l’occasion de la sortie du livre "Il y a toujours un lendemain" où La Rumeur raconte son histoire, Mashable FR a rencontré les rappeurs Ekoué et Hamé. On a parlé hip-hop, culture, politique et indépendance.

"La Rumeur c’est pas seulement du rap. C’est un projet culturel. Une masse critique", écrit Hamé dans le livre "Il y a toujours un lendemain" paru aux éditions de l’Observatoire le 8 novembre.

Après avoir sorti des EPs et des albums, après avoir produit et réalisé des documentaires, des courts-métrages et des films ("De l’encre", "Les Derniers Parisiens"), Mohamed Bourokba et Ekoué Labitey – alias Hamé et Ekoué, fondateurs il y a 20 ans du groupe de rap La Rumeur – déversent leurs mots et leurs maux dans un livre.

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Ils y décrivent l’arrivée en France de leurs parents, venus d’Algérie et du Togo dans les années 1950 et 60, et cet héritage qui donnera naissance à leur "rap de fils d’immigrés". Ils racontent leur découverte du hip-hop, venu des États-Unis tel un "droit de réponse" inespéré aux clichés sur les banlieues relayés dans les médias de l’époque. Et ils évoquent, bien sûr, les coulisses du procès en diffamation long d'une décennie, qui les a opposés à Nicolas Sarkozy.

Le tout dans un seul but : "Notre génération doit écrire sa page. Qu’est-ce qu’on va laisser culturellement des années 1990, 2000 ? Qu’est-ce qu’on va dire ? La Rumeur est profondément mû par cela." Interview.

Comment vous avez-vécu l’arrivée du hip-hop en France à la fin des années 1980, début 1990 ?

Ekoué : L’histoire du hip-hop en fait, c’est de transformer de la boue en or. C’est des types qui vivaient dans le ghetto du Bronx, qui n’avaient pas forcément les moyens de s’acheter des instruments de musique, et qui avec deux platines et leur façon de raconter leur quotidien ont réussi à créer un mouvement culturel qui aujourd’hui bouleverse tous les codes. Nous, on est des purs produits de cette culture-là. Quand le rap est arrivé avec des artistes comme N.W.A et Public Enemy qui commençaient à parler d’argent, qui mettaient en mémoire certaines figures du combat des droits noirs américains, on s’est dit qu’il fallait qu’on fasse la même chose mais avec nos propres références. On cherchait par n’importe quel moyen à parler en notre nom. On avait autant de rage que d’énergie. Il y avait plein de questions intérieures qui nous traversaient : où et comment on pouvait exprimer tout ça ? Là, le hip-hop est arrivé et nous a agrippés : on avait enfin notre espace pour pouvoir dire ce qu’on pense, ce qu’on veut, raconter notre histoire, et c’est là que notre droit de réponse a commencé.

"Je n’osais même pas imaginer qu’un jour on en vienne à raconter nos histoires"

Hamé : Je n’osais même pas imaginer qu’un jour on en vienne à raconter nos histoires et surtout que nos histoires intéressent des gens. Gamin, j’étais fasciné par les storytellers, par les raconteurs d’histoires. Et quand le rap et le hip-hop sont arrivés, j’avais 13-14 ans, c’est comme si j’avais découvert un continent. Mais notre identification immédiate aux rappeurs américains ne relève pas seulement de l’effet de mode, j’ai pas pris le rap comme la réclame du dernier iPhone. Il y a des soubassements très profonds, des cordes qui ont été touchées sans qu’on le pose de façon hyper rationnelle.

Est-ce qu’aujourd’hui encore, 30 ans plus tard, vous êtes toujours admiratifs de la culture américaine ?

Hamé : Culturellement la France et l’Europe sont dominées, presque colonisées par les États-Unis. Moi je suis admiratif chez certains artistes américains, certains réalisateurs, de leur capacité à se relever de tout et à inventer des formes en se relevant. C’est toute l’histoire des Afro-américains et du hip-hop. Des catastrophes collectives naissent des formes qui touchent à l’âme et qui durent. C’est presque des résurrections. C’est un des pouvoirs centraux de la culture : c’est ce qu’il te reste quand on t’a tout enlevé. Aux États-Unis en l’occurence, mais en fait partout où ça peut se produire, cela me rend admiratif de la nature humaine et me donne de l’espoir. Il s’avère qu’on traverse une époque où c’est souvent chez les Anglo-saxons, aux États-unis et en particulier au sein des minorités afro-américaines ou hispaniques que ce genre de choses se produisent. Mais on ne peut pas décemment être admiratif de Trump, McDo ou le système d’assurance social américain.

Alors que vous meniez une carrière avec La Rumeur, vous avez tenu tous les deux à poursuivre vos études. Ekoué tu as obtenu un master à Sciences Po, Hamé tu es parti à New York pour étudier le cinéma à la Tisch School of the Arts. L’importance de l’éducation revient à plusieurs reprises dans ce livre, pourquoi ?

"Le savoir et l’instruction, c’est pas un truc d’intello, c’est des armes pour te défendre"

Ekoué : On n’a jamais lâché l’école. On a voulu rentrer dans des universités sélectives pour upgrader notre démarche. On savait que c’était indispensable d’être des artistes tout en restant au contact du savoir. On a toujours considéré que c’était le meilleur moyen de neutraliser nos ennemis. Y compris les plus puissants comme un président de la République. On remplit à notre échelle tous les schémas méritocratiques, avec la difficulté supplémentaire de venir des banlieues. Le savoir et l’instruction, c’est pas un truc d’intello, c’est des armes pour te défendre.

En 2002, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, attaque Hamé en diffamation après la publication d’un texte sur les brutalités policières dans le fanzine qui accompagne la sortie de l’album "L’ombre sur la mesure". Commencent alors les "enquêtes de voisinage, perquises, amis inquiétés, concerts annulés, CRS aux shows, provocations diverses, contrôles vexatoires". Au final, le procès durera huit ans. Comment expliquez-vous cet acharnement ?

Hamé : Il y a eu la volonté que La Rumeur paie pour tous les autres. Manifestement à leurs yeux, on représentait quelque chose d’insupportable, de très agaçant. Mais rationnellement je n’explique pas cet acharnement. Tu perds une fois, deux fois ça va. La plupart des affaires dans le rap, passé l’appel tu jettes l’éponge ou il y a une condamnation. Au bout de presque dix ans, ça coûte de l’argent, c’est parfois épuisant et puis au final, de l’hostilité et de l’adversité on tire aussi une large partie de notre carburant. Pour nous donner envie de donner du fil à retordre, eh bien il faut nous attaquer.

"La Rumeur est la forme la plus subversive de toute l’histoire du rap français"

Ekoué : Ça ne s’est jamais produit dans l’histoire de France qu’un ministre de l’Intérieur et président de la République en exercice assume à ce point une plainte. On est tout à fait conscients de la portée politique de La Rumeur. On sait qu'on dit des vérités qui dérangent. On met le doigt sur des questions qui sont loin d’être déclassifiées, donc on se retrouve à devoir rendre des comptes à ceux qui ne veulent pas les déclassifier. Le ferment de notre conscience politique, c’était de nous dire que lorsqu’on nous explique une guerre, on essaie de voir ce qu’il y a en dessous. On a toujours eu ce réflexe-là depuis qu’on est jeunes.

Sans fausse modestie, je pense que La Rumeur est la forme la plus subversive de toute l’histoire du rap français. On n’a jamais eu peur des monopoles, on a été les premiers à rentrer dans Skyrock à l’époque où ce n’était pas juste une radio mais c’était le projet politique du PS pour les quartiers, la question des brutalités policières aujourd’hui est cruellement d’actualité, la question de la Françafrique aussi. Forcément lorsque tu incarnes et que tu portes cette parole, et qu'en plus tu es issu des endroits les plus fragilisés, tu n’es pas vraiment le type de personnalités que le pouvoir a envie de mettre en avant.

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Et vous n’avez jamais eu envie de poursuivre votre engagement en devenant des hommes politiques ?

Ekoué : On est politique, on fait de la politique. La politique, on ne la situe pas forcément d’un point de vue institutionnel ou électoral. Dans leur chanson "Hold-up mental", IAM disait : "Nous avons plus de poids que nos hommes politiques auprès des frères et sœurs fatigués par ces figures cyniques". C’est assez révélateur de la démarche qui est la nôtre. On a beaucoup plus d’emprise, on est beaucoup plus forts dans ce qu’on propose là qu’en devenant des politiciens. Puis de toute façon le politique est complètement désacralisé aujourd’hui. Qu’est-ce qu’est la France dans le contexte global si ce n’est qu’une espèce de sous-préfecture agrippée aux décisions de Bruxelles et quelque part de Washington ? La place du politique français et ses marges de manœuvre, je n’y crois pas une minute.

"Être politicien, c'est assumer d’être un peu pute sur les bords"

Hamé : Il faut être fait d’une certaine pâte pour devenir politicien. C’est assumer d’être un peu pute sur les bords. Il faut aller lécher untel, ne pas se départir d’un sourire. Tout ça pour aller prendre une part de marché dans l’échiquier politique. On le laisse à d’autres. En fait c’est inenvisageable pour nous, il y a dans ce masque-là à porter quelque chose qui ne s’accorde pas avec nos tempéraments. Et on a fort à faire sur d’autres choses. Il ne faut pas se tromper entre le pouvoir politique et l’influence. L’influence tu la diffuses, tu l’insinues par la culture. Ce soft power c’est un champ d’affrontement féroce, c’est un des terrains de la guerre symbolique.

Dans le rap comme dans le cinéma, vous cultivez votre indépendance. Pour vous, "le rap est une contre-culture" et doit le rester. Mais à trop vouloir se tenir en marge, est-ce que vous ne passez pas à côté de la possibilité de rendre votre discours plus populaire ?

Ekoué : On vient de fêter nos vingt ans, combien de groupes de rap peuvent se targuer d’avoir leur public et d’exister vingt ans plus tard ? On a monté des pièces de théâtre, des films, on produit des documentaires, on fait un festival de ciné, nos œuvres ont voyagé au Japon, en Italie, aux États-Unis. Aujourd’hui les fondements de La Rumeur sont solides. Je peux comprendre l’argument marketing et économique d'être diffusé sur Skyrock, mais en étant politique et en considérant qu’on voulait être artisan de notre propre économie, de notre propre parole, on a balayé très vite l’imposture du mainstream. Tu peux vouloir l’indépendance de ton pays en Afrique et dire qu’il faut s’affranchir du franc CFA pour frapper sa propre monnaie. Mais tu es beaucoup plus audible quand tu es déjà dans cet effort là avec ton propre outil. Nous quand on fait un film, on est producteur. Et pareil dans nos concerts, nos disques, et même dans l’édition. Le vrai pouvoir il se trouve là.

"Refuser d’aller chez Skyrock ou chez Drucker, ce ne sont pas des sacrifices"

Hamé : On assume d’être une forme artistique non mainstream, notre public n’est pas mainstream. Si tu veux toucher plus de monde, il ne s’agit pas juste de multiplier les canaux de diffusion, en fait tu changes carrément de métier, tu ne fais plus la même chose. Depuis le début, on sait que refuser d’aller chez Skyrock ou chez Drucker, ce ne sont pas des sacrifices. Au contraire, on a compris qu’il y a quelque chose de beaucoup plus intéressant, passionnant et gratifiant à aller faire ailleurs. On est nourris et pétris par les guerres de libération, par les questions d’indépendance, de la décolonisation. D’une certaine façon il y a un territoire à libérer et une souveraineté à gagner. Le modèle économique qu’on développe et qui a grâce à nos yeux, c’est un peu le modèle économique des indépendances. C’est les pistes et les mots d’ordre qui avaient été lancés en Afrique dans les années 1950, 60 et 70.

– Propos recueillis par Louise Wessbecher. Réalisation et montage vidéo par Lhadi Messaouden.

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