L’Amérique produit des enfants stars depuis des décennies. Mais en 2017, Hollywood semble enfin faire de la place à des jeunes acteurs plus représentatifs, libérés des standards de genre, de couleur de peau ou de morphologie.

"Ça" est le gros carton cinématographique de la rentrée. Meilleur démarrage historique pour un film d’horreur aux États-Unis, le film d’Andy Muschietti adapté du roman de Stephen King risque de caracoler pendant de longues semaines en tête des box-offices du monde entier. Xavier Dolan, lui, en parle déjà comme de "son film préféré du siècle".

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Bien-sûr, le succès du long-métrage repose sur la figure du clown creepy Pennywise (ou Grippe-Sou en VF), interprété par l’acteur suédois Bill Skarsgard sous des couches de maquillage, qui ravive les peurs centenaires voire millénaires des hommes face à ces personnages aussi drôles que maléfiques. Mais il serait faux de prétendre que Pennywise est le héros de "Ça" version 2017. Car les vraies stars de ce film, ce sont les 7 gamins qui traquent sans relâche ce fameux clown pendant 2 h 15 et qui, en plus d’être de très bons jeunes acteurs, participent à imposer une nouvelle génération d’enfants stars d’une Amérique plurielle.

Des héros réprésentatifs de l'Amérique

Jaeden Lieberher, Finn Wolfhard, Jack Dylan Grazer, Sophia Lillis, Jeremy Ray Taylor, Wyatt Oleff et Chosen Jacobs ont tous entre 14 et 16 ans, et incarnent, dans l’ordre, Bill, le sensible bègue, Richie, la (fausse) grande gueule fan de blagues de cul, Eddie, l’hypocondriaque asthmatique, Beverly, l’adolescente victime d’un père violent, Ben, le rat de bibliothèque enrobé, Stanley, le juif moqué pour sa religion, et Mike, le Noir orphelin. À eux 7, ils forment le "Club des Losers", des ratés qu’on a tous forcément un peu été pendant notre adolescence et auxquels on s’identifie très vite.

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"Je cherchais des acteurs qui avaient déjà en eux l’ADN de leur personnage"

"Le processus de casting a été très long (…) Je cherchais des acteurs qui avaient déjà en eux l’ADN de leur personnage, c’était la priorité pour moi", raconte le réalisateur Andy Muschietti dans une interview à Variety. "Je voulais vraiment, vraiment donner vie à cette bande, et ça a marché parfaitement". Loin des clichés hollywoodiens tenaces de la pompom girl taille XS romantique et du quaterback musclé un peu teubé, ces personnages-là ne sont pas lisses et uniformes. Ils ont du relief, du caractère, sont issus de minorités, ont différentes couleurs de peau et différentes morphologies. En un mot, ils sont réalistes quoi.

Le précédent "Stranger Things"

Il y a un an, on avait déjà eu le même sentiment en découvrant la bande de cool kids de la série "Stranger Things" de Netflix, à laquelle appartient aussi le jeune acteur Finn Wolfhard d’ailleurs. Millie Bobby Brown, Gaten Matarazzo ou Caleb McLaughlin sont rapidement devenus les chouchous des médias, permettant de "mettre en avant trois acteurs appartenant à des groupes à qui la société accorde moins de visibilité : une jeune fille (aux cheveux courts, détail important), un garçon noir et un garçon légèrement enrobé", analysait Slate en septembre 2016. Comme Eleven dans "Stranger Things" par exemple, Beverly dans "Ça" porte les cheveux courts et lutte contre les stéréotypes de genre envers et contre l’opinion de son entourage, persuadé qu’elle ne traîne avec des garçons que pour avoir des relations sexuelles avec eux.

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Finn Wolfhard et Millie Bobby Brown dans la série "Stranger Things" de Netflix.
Netflix

Tous blancs, tous blonds et tous minces

Cette nouvelle génération d’enfants stars, représentative de la population américaine et des problèmes qui l’agite, tranche avec les précédentes. Sur le site Ranker, où quelque 200 000 internautes s’amusent à classer les "meilleurs anciens enfants stars", il faut remonter jusqu’à la 88e place pour trouver une actrice de couleur (depuis devenue chanteuse) : Janet Jackson. Dans les années 1980, 1990 et 2000, les enfants stars des succès commerciaux s’appelaient Drew Barrymore, Leonardo DiCaprio, Lindsay Lohan, Macaulay Culkin, Reese Whiterspoon, Kirsten Dunst, Ryan Gosling ou Ashton Kutcher. Ils étaient presque tous blancs, presque tous blonds et presque tous minces.

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Les enfants stars des années 80-90 : Drew Barrymore, Macaulay Culkin, Kirsten Dunst, Ryan Gosling et Leonardo Di Caprio.

Qu’on se le dise, le casting à peine bigarré du film "Les Goonies" (qui a clairement imprégné "Stranger Things" comme le "Ça" d’Andy Muschietti) faisait plutôt figure d’exception en 1985. Et n’allez pas évoquer l’exemple des jeunes Gary Coleman et Todd Bridge, alias Arnold et Willy dans la série télé du même nom ("Diff’rent Strokes" en VO), qui campent deux pauvres enfants noirs de Harlem "sauvés" par un vieil homme blanc et riche. Le site américain Complex n’a pas hésité à mettre la série au 4e rang des "50 émissions télés les plus racistes de tous les temps". Ou encore l’exemple de "That ‘70s Show" où le seul personnage étranger, incarné par l’acteur Wilmer Valderrama d’origine sud-américaine, était la cible de toutes les moqueries.

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"Un mouvement commun à toute la sphère audiovisuelle"

Aujourd'hui, force est de constater que l’industrie cinématographique semble faire des efforts dans le bon sens – même si un rapport sur la diversité à Hollywood publié au printemps 2017 par le professeur d'université Darnell Hunt observe que "l'exclusion des personnes de couleur et des femmes à Hollywood reste préoccupante". Le film "Moonlight" a par exemple été le premier long-métrage porté par un casting d'acteurs noirs et avec un héros gay à remporter un Oscar en 2016. Les studios Disney font figure de pionniers en réalisant le Marvel "Black Panther" avec un super-héros noir et en confiant à Ana DuVernay "Un raccourci dans le temps", le premier film au budget de plus de 100 millions de dollars pour une réalisatrice non-blanche.

"Plus de représentativité pour toucher des publics de niche"

"C'est un mouvement commun à toute la sphère audiovisuelle bien amorcé depuis les années 2000", analyse Barbara Laborde, maître de conférences à l'Institut de recherche sur le cinéma et l'audiovisuel de l'université Paris 3, pour Mashable FR. Un mouvement d'abord déclenché par des contraintes économiques : "Avec l'ouverture des plateformes de streaming, la concurrence fait rage. Pour se différencier, Netflix et d'autres ont choisi de chercher des publics de niche, qui peuvent être par exemple des minorités ethniques. Pour atteindre ces publics, les castings ont été redynamisés. 'Orange is the new black' en est l'exemple parfait." Au facteur économique, s'ajoute la conjoncture actuelle de la société qui tend à plus de représentativité, à travers des politiques sociales ou des pressions de lobbys américains. Et ces avancées de l'industrie audiovisuelle se répercutent aussi sur le casting des enfants stars.

Une nouvelle génération de rôle modèles ?

Cependant, ces nouvelles représentations entraînent aussi des conséquences moins salutaires. "On trouve toujours des angles morts si l'on réfléchit", explique Barbara Laborde. Dans "Ça" comme dans "Stranger Things" par exemple, aucun personnage n'est asiatiaque, à une époque où les exemples de whitewashing se multiplient à Hollywood. Et les minorités qui sont incarnées à l'écran tombent parfois dans les stéréotypes : "Toute représentation repose sur des clichés. C'est le fonctionnement de l'industrie du cinéma depuis toujours. Pour qu'un film reste mainstream, le réalisateur ne peut pas tout faire voler en éclat. S'il explose un stéréotype, il en laissera d'autres en place pour faciliter la compréhension et que le spectateur ne se sente pas trop perdu."

En redéfinissant les représentations, cette nouvelle génération d’enfants stars révélée dans "Stranger Things" ou "Ça" créé de nouvelles limites. Plus représentative de notre société, elle pourrait peut-être ainsi participer à créer aux yeux des jeunes (et des grands) spectateurs de nouveaux rôle modèles débarrassés des traditionnels et désuets canons de beauté ou de genre hollywoodiens. À condition que les acteurs, les réalisateurs et les studios de production tiennent le cap, que "l'effet de mode" ne passe pas trop vite, précise Barbara Laborde. La saison 2 de "Stranger Things", attendue sur Netflix le 27 octobre 2017, fait déjà l’objet d’accusations de manque de diversité pour avoir ajouté deux acteurs blancs au nouveau casting.

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