À l'été 2016, des clowns effrayants se sont mis à terroriser l’Amérique, faisant de soudaines apparitions dans une dizaine d’États du pays. Un an plus tard, la sortie du film "Ça", adapté du roman de Stephen King, réveille à nouveau la terreur.

L'été dernier, des clowns diaboliques ont, paraît-il, tenté d’entraîner des femmes et des enfants dans les bois, pourchassé des gens avec des couteaux et des machettes, et hurlé sur les passants depuis l’habitacle d’une voiture. On les a repérés en train de traîner dans les cimetières ou bien surpris dans les phares des voitures, apparaissant au hasard des routes de campagne désolées, au cœur de la nuit.

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Ce n’est pas la première fois que les États-Unis connaissent une telle vague d’apparitions de clowns. Dans les années 1980, après des événements similaires survenus dans la région de Boston, Loren Coleman, une cryptozoologue spécialiste du folklore qui entoure des animaux mythiques comme le Bigfoot ou le monstre du Loch Ness, a élaboré une "théorie du clown fantôme" qui assimile la prolifération d’apparitions de clowns à un phénomène d’hystérie collective (généralement déclenché par des incidents dont seuls des enfants sont témoins).

Il est impossible de dire combien de ces incidents relèvent de l’invention pure et simple et combien sont des récits exagérés, inspirés de faits réels. Cependant, les responsables de ces grosses frayeurs semblent savoir tirer habilement profit de notre longue relation d’amour-haine envers les clowns, puisant dans la peur archaïque que bien des enfants (et beaucoup d’adultes) ressentent en leur présence.

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Graeme Maclean/Flickr, CC BY

En réalité, une étude menée en Angleterre révèle que très peu d’enfants aiment vraiment les clowns. À tel point que les salles d’hôpital dédiées aux enfants, habituellement décorées d’images de clowns, sont tout sauf rassurantes. Pas étonnant non plus que Ronald Mc Donald attire tant de haine.

Mais en tant que psychologue, je ne peux me contenter de souligner que les clowns nous effraient, je veux comprendre pourquoi ils nous perturbent tant. Plus tôt cette année, j’ai publié une étude intitulée "De l’origine de la frayeur" avec l’une de mes étudiantes, Sara Kohnke, dans le journal New Ideas in Psychology. Même si l’étude ne porte pas spécifiquement sur les clowns, beaucoup de nos découvertes permettent d’expliquer aussi cette phobie.

Défilé de clowns

Les personnages de clowns et de bouffons font la satire des puissants depuis longtemps, usant de leur liberté d’expression – tant que leur dimension d’amuseurs publics l’emporte sur l’inconfort qu’il peuvent causer aux grands de ce monde.

Ces railleurs existaient déjà dans l’ancienne Égypte, et le mot "clown" est apparu pour la première fois au XVIe siècle dans la langue anglaise, avec Shakespeare. Le clown du cirque, qui nous est si familier – avec son visage maquillé, sa perruque et ses vêtements trop grands – est quant à lui apparu au XIXe siècle, et a très peu changé au cours des 150 dernières années.

Le trope du clown maléfique n’est pas nouveau non plus. Récemment, l’écrivain Benjamin Radford a publié Méchants Clowns, dans lequel il retrace les évolutions historiques des clowns, devenus au fil du temps des créatures menaçantes et imprévisibles.

Mais c’est après l’arrestation du tueur en série John Wayne Gacy que le personnage du clown "glauque" a vraiment pris corps. Dans les années 1970, Gacy animait les fêtes d’anniversaire des enfants sous le nom de "Pogo le clown" et réalisait régulièrement des peintures représentant des clowns.

Quand la police a découvert qu’il avait tué au moins 33 personnes, les enterrant pour la plupart dans le vide sanitaire de sa maison de la banlieue de Chicago, le lien entre clowns et comportements psychotiques dangereux a intégré pour toujours l’inconscient collectif des Américains.

La sombre notoriété de Gacy a inspiré le cinéma, et l’appétit d’Hollywood pour les histoires de clowns à faire peur ne semble pas faiblir. Pennywise, le clown du film de Stephen King, "Ça", est peut-être le personnage le plus effrayant au monde. Mais il y aussi "Les Clowns tueurs venus d’ailleurs", (1988), la poupée – clown effrayante cachée sous le lit de "Zombieland" (2009) et, plus récemment, le clown meurtrier de "All Hallow’s Eve"(2013).

La nature de la terreur

La psychologie peut nous aider à comprendre pourquoi les clowns – ces supposés pourvoyeurs de blagues et de canulars – finissent si souvent par nous donner des frissons d’horreur.

Ma recherche a été la première étude empirique à se pencher sur ce qui nous fait peur. J’avais un pressentiment, avant de commencer : se sentir effrayé avait sans doute un rapport avec l’ambiguïté – c’est-à-dire au fait de ne pas savoir comment réagir face à une personne ou à une situation donnée.

Nous avons sollicité 1 341 volontaires âgés de 18 à 77 ans pour remplir une enquête en ligne. Dans la première section de l’enquête, les participants évaluaient la probabilité que tel ou tel comportement (parmi 44 propositions) suscite un sentiment de peur – que ce soit un regard étrange ou le fait de porter des tatouages. Dans la seconde partie de l’enquête, les participants devaient évaluer le caractère effrayant ou non de 21 professions, et dans la troisième partie, on leur demandait de noter les hobbies qu’ils trouvaient effrayants. Enfin, dans la dernière partie de l’enquête, les participants notaient s’ils étaient d’accord avec 15 déclarations au sujet des personnes qui font peur.

Les résultats ont montré que les gens que nous trouvons effrayants sont plus souvent des hommes que des femmes (or, la plupart des clowns sont des hommes), et que l’imprévisibilité est un élément important de la peur qu’ils inspirent. L’enquête révèle aussi qu’un regard bizarre et toute une série d’autres comportements non verbaux sont de nature à alarmer nos détecteurs de menace.

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Détail d’une des peintures de clowns du tueur en série John Wayne Gacy. 
The Orchid Club/Flickr, CC BY

D’après l’étude, les caractéristiques physiques inhabituelles ou étranges, telles que des yeux globuleux, un sourire bizarre ou des doigts anormalement longs ne sont pas en soi des raisons suffisantes pour trouver quelqu’un effrayant. Mais ces traits physiques peuvent en revanche amplifier l’impression que leurs comportements sont menaçants.

Et selon la plupart des participants, le métier le plus effrayant, je vous le donne en mille… c’est celui de clown. Ma théorie semble donc se confirmer : avoir peur, c’est répondre à une menace de nature ambiguë.

Par exemple, il nous semble impoli et bizarre de partir au beau milieu d’une conversation avec une personne qui nous inquiète vaguement mais qui est – pour l’heure – complètement inoffensive. Mais en même temps, il peut s’avérer dangereux d’ignorer son intuition et de continuer à échanger avec cette personne si elle nous semble menaçante. Les ambivalences provoquent une forme de paralysie dans la réponse à apporter.

Ce genre d’alertes est peut-être un résultat de l’évolution, pour nous permettre de gérer des situations potentiellement dangereuses.

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Pourquoi les clowns activent nos détecteurs de menace

À la lumière des résultats de notre enquête, il n’est pas surprenant du tout que nous ayons peur des clowns.

Rami Nader est un psychologue canadien qui étudie la coulrophobie, la peur irrationnelle des clowns. Nader pense que la phobie des clowns vient du fait qu’ils portent du maquillage et des déguisements, dissimulant par là même leur véritable identité et leurs émotions.

Cela rejoint mon hypothèse de départ : c’est l’ambiguïté inhérente à la figure du clown qui le rend si effrayant. Les clowns ont l’air heureux, mais le sont-ils vraiment ? Ils sont malicieux, ce qui impose d’être perpétuellement sur ses gardes. Quiconque interagit avec un clown pendant un de ses numéros peut s’attendre à recevoir une tarte sur la figure ou à être victime d’une autre farce humiliante. Les caractéristiques physiques hautement inhabituelles du clown (la perruque, le nez rouge, le maquillage, les vêtements bizarres) ne font qu’accentuer l’incertitude quant à leur comportement.

Bien sûr, d’autres personnes nous inspirent de la peur (les taxidermistes et les croque-morts sont assez bien placés dans le classement). Mais pour arriver au niveau des clowns, ils ont encore du pain sur la planche.

- Article de , professeur en psychologie à l'université de Knox (Illinois) initialement publié en anglais sur le site de The Conversation.

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